Le Caillou de Sigolène Vinson

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Un caillou, c’est ce que voudrait devenir la narratrice du roman de Ségolène Vinson. Pour ne plus rien sentir, pour ne plus subir le passage du temps, pour enfin cesser de s’ennuyer. Elle qui a été enseignante un temps se laisse aller depuis qu’elle a pris la décision de démissionner. Comme allergique au contact humain, elle se solidifie peu à peu chez elle.

Jusqu’à sa rencontre avec Monsieur Bernard, un drôle de vieillard qui vit au-dessus de chez elle. Rapprochement rapide entre deux êtres plus très adaptés à la vie. Monsieur Bernard occupe sa retraite à sculpter. Il est convaincu que la narratrice pourra être le modèle de son chef d’oeuvre.

Lorsque Monsieur Bernard meurt avant d’avoir achevé son projet, la narratrice part sur ses traces, en Corse où il passait toutes ses vacances, convaincue que se trouvent là-bas les réponses aux questions qu’elle se pose sur lui. Elle y trouve bien plus : un travail, de nouvelles relations, une raison d’être. C’est le cadeau que lui a fait Monsieur Bernard avant de mourir.

vinson caillouJe me suis dit qu’elle avait encore un peu de vie devant elle, même avec son visage si creux, et qu’elle devait sortir de son appartement, de sa neurasthénie, avant qu’il ne soit trop tard. Elle serait bien ici, sur la rive sud d’Ajaccio où tous les habitants sont comme elles, effrayés à la vue d’un soleil qui est plus beau qu’eux.

Le Caillou, deuxième roman que Sigolène Vinson signe seule (après des polars écrits en collaboration avec Philippe Kleinmann), porte haut, dès son postulat, son originalité. Vouloir devenir un caillou, c’est bien curieux ; est-on dans le domaine du fantastique, de la fable, de l’allégorie ? Il y a un temps de flottement lorsqu’on commence le livre ; on ne sait pas bien trancher, d’autant plus que le personnage de Monsieur Bernard aussi traîne derrière lui un certain nombre de bizarreries. Il paraît évident que ce souhait bien étrange est le reflet de l’état dépressif de la narratrice, mais quelque chose de l’ordre du mythe se glisse dans ce qui pourrait être un simple roman psychologique.

Et petit à petit, la logique du texte se fait jour. Une vision dans laquelle devenir un caillou n’a plus rien d’insensé. On se demande même comment on n’y a pas pensé avant. C’est que Sigolène Vinson tisse entre ses personnages et leur environnement une toile si serrée qu’une fusion semble tout à fait  possible. Une fois la narratrice arrivée en Corse, que l’on a l’odeur du myrte et de l’iode plein les narines, qu’elle découvre la statue monumentale d’elle qui se trouve sur un cap reculé, on entre dans une part du récit qui emprunte aux Métamorphoses d’Ovide leur pouvoir de fascination tout en restant ancrée dans un réalisme percutant.

Le tour de force est presque inexplicable ; il tient certainement au très beau style, sensuel et charnu de Sigolène Vinson, qui instille dans toute chose banale une part de rêve et brouille les frontières. Au final, derrière ses airs de roman un peu fou, Le Caillou veut juste nous expliquer comment un vieux monsieur au crépuscule a sacrifié sa dernière étincelle de vie pour rendre à une jeune fille le goût de se battre. Une histoire simple et belle à laquelle Sigolène Vinson parvient à donner un souffle brûlant.

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En en-tête, le détail de la couverture des Jardins Statuaires de Jacques Abeille, également parus au Tripode.

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4 Comments

  1. Excellent, un poil déroutant au départ et puis finalement, une très belle découverte, surtout que je connaissais l’auteure pour ses polars médicaux

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