Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.

White Teeth de Zadie Smith

white teethZadie Smith a vingt-cinq ans quand son premier roman est publié au Royaume-Uni, et les jeunes romanciers accueillis avec autant de ferveur sont rares. Salué par Salman Rushdie, lauréat du prix Whitbread, White Teeth est un évènement. Quinze ans plus tard, il continue de faire son effet, et l’histoire de cette famille d’immigrés de deuxième et troisième génération, tiraillée entre le désir d’intégration et le besoin de retrouver ses racines, reste d’une actualité brûlante. White Teeth est un récit social d’une grande dureté qui sait cependant ne pas s’imposer trop frontalement au lecteur, grâce notamment à son habile construction en récits croisés et enchâssés.

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Pauvres morts d’Emmanuelle Bayamack-Tam

pauvres mortsAprès avoir donné la parole à un jeune transgenre dans la Princesse de., Emmanuelle Bayamack-Tam suit ici deux vieilles dames profondément terrifiées par l’idée de leur mort prochaine. Tout est bon pour espérer rajeunir ou accéder à une forme de vie éternelle : fréquenter de très jeunes gens, envisager la chirurgie ou même considérer la possibilité de se faire empailler… Emmanuelle Bayamack-Tam atteint à nouveau un bel équilibre, entre tendresse pour les personnages et cruauté terrible des situations. On y retrouve aussi son style, très marqué, qui n’est pas tout à fait une petite musique (expression que je n’aime guère, d’ailleurs) mais plutôt une petite mécanique. Lu immédiatement après l’excellent la Princesse de., ce Pauvres morts m’a confirmé qu’Emmanuelle Bayamack-Tam était une auteure à suivre avec une attention toute particulière.

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Un monde flamboyant de Siri Hustvedt

unmondeflamboyantSi j’ai autant laissé traîner ce billet, c’est sans doute parce qu’Un monde flamboyant aurait mérité un billet-fleuve pour lui rendre justice. Dans la lignée du superbe Tout ce que j’aimais, Siri Hustvedt invente à nouveau un personnage d’artiste d’une épaisseur exceptionnelle, et toute l’oeuvre qui va avec. J’admire déjà profondément cette capacité à créer par les mots une oeuvre plastique, mais elle se double ici d’un discours passionnant sur la place des femmes dans le milieu de l’art à travers l’histoire d’Harriet Burden qui, pour atteindre la reconnaissance critique, fait présenter ses oeuvres comme celles de jeunes artistes masculins. A mesure que ces créatures lui échappent, à la manière de celle de Frankenstein, et que son plan se retourne contre elle, Harriet devient de plus en plus amère. C’est à la fois très érudit et terriblement prenant, la marque de fabrique de Siri Hustvedt.

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Fraudeur d’Eugène Savitzkaya

fraudeurJe n’avais jusqu’à cette année jamais entendu parler d’Eugène Savitzkaya, écrivain belge qui publie pourtant depuis près de quarante ans aux Editions de Minuit. Soucieux de combler une lacune, j’ai jeté mon dévolu sur son dernier roman, Fraudeur. Et pour une fois je sais très précisément pourquoi ce roman est en souffrance depuis plus de trois mois dans ma pile :  je n’ai absolument rien à en dire. Il semblerait que l’intérêt de Savitzkaya soit dans la langue ; d’une certaine manière cela tombe bien puisque ce n’est pas l’intrigue, épurée jusqu’à frôler la transparence, qui retiendra l’attention. Mais alors, la langue ?  Certes, elle est riche et pointilleuse (affectée ?). Mais elle semble aussi violemment fermée sur elle-même, avec une distance qui ombre tout, qui épuise la sensualité pourtant affichée de ce roman, et qui personnellement m’a repoussé loin, très loin. J’avais la curieuse impression de déranger le roman, comme si je n’avais pas été invité. Un malentendu, peut-être, mais je crains de ne pas relire Savitzkaya avant bien longtemps.

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Freedom de Jonathan Franzen

freedomAprès avoir relu les Corrections, je me devais de replonger dans Freedom, le plus grand succès chez nous de Jonathan Franzen. Une autre histoire familiale, bien plus marquée cette fois par la politique ; la confrontation des deux romans est exemplaire du changement provoqué dans la littérature américaine par les années Bush. Franzen aborde des thématiques de société qui me passionnent tout en signant un très beau texte sur l’amitié et le couple. Le seul défaut notoire, par rapport aux admirables Corrections, est que Freedom, dans sa sophistication même, paraît plus artificiellement construit. On voit les coutures, le plan de ce qui restera cependant un des grands romans américains des années 2010.

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De beaux restes de Philippe Adam

philippe adam de beaux restesQu’y a-t-il de plus frustrant que de ne pas être reconnu à sa juste valeur ? Pour le narrateur de De beaux restes, qui enseigne le tango à une poignée de pachydermes décrépis, c’est une véritable torture. Ses élèves semblent faire exprès d’être mauvais et d’agir comme si leur professeur n’était qu’un danseur de seconde zone. Lui seul sait ce qu’il représente pour le tango – une ère nouvelle. Jusqu’à se prendre pour un monument vivant et à se fabriquer un couple avec Betany Mordo, gloire du tango argentin, qui est tantôt sa cavalière, tantôt sa maîtresse, tantôt un cadavre dans le placard. Tout part en lambeaux dans ce premier roman de Philippe Adam, et on ne sait plus très bien si on se trouve dans une salle des fêtes de la plus paumée des provinces, dans la salle commune d’une maison de retraite où les patients passent le temps en se fantasmant d’autres vies ou carrément dans un asile. Il y a pas mal de Beckett dans ce récit où chaque être semble enfermé dans une bulle et en proie à une solitude existentielle que seul vient perturber le spectre de la mort. Un drôle de texte, extrêmement grinçant.

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Les Cintres d’Emmanuel Adely

adely les cintresIl est aussi question d’effondrement, de la fin d’un monde dans Les Cintres – qui est également un premier roman. Le personnage principal s’y prostitue pour tenter de maintenir contre vents et marées la maison familiale, qu’il est le dernier à habiter avec sa vieille mère – avec qui ses relations sont si empruntées qu’on en vient à se demander si des liens de sang les unissent vraiment. Les hommes défilent dans la chambre de ce narrateur, le laissant un peu plus exsangue à chaque fois. La maison, presque vide, ressemble aux coulisses d’un théâtre après la représentation ; il n’y a plus de raison de s’y agiter, ou même d’y vivre. Le malaise prégnant qui habite les Cintres est renforcé par la langue très directe d’Emmanuel Adély, qui m’a semblé assez proche de celle d’Emmanuelle Bayamack-Tam.

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Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint

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Premier volume de la tétralogie dite de Marie qui s’est terminé en 2013 avec NueFaire l’amour marque manifestement une rupture dans le style de Jean-Philippe Toussaint. Par rapport à Monsieur ou la Réticence, c’est un roman plus incarné, moins « Minuit » peut-être. Ce récit d’une rupture qui ne veut pas aboutir dans un Tokyo vibrant à intervalles irréguliers des répliques d’un séisme qui amplifie les intermittences du coeur des deux amants. Toussaint compose quelques scènes splendides, en portant notamment une attention toute particulière à la lumière qui baigne les scènes, mais l’impression de lire quelque chose de plus banal que ses premiers textes perdure tout au long du roman.

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9 Comments

  1. Chouette, plein d’idées en un seul article ! J’ai lu – et bcp aimé – Freedom, mais je ne connais pas « les corrections », je note du coup. Je partage aussi ton sentiment sur le roman de S. Hustvedt même si cette fois j’ai trouvé que c’était par moments un peu trop érudit.

    • Les Corrections est un roman magnifique, je te le conseille vivement !
      Pour Siri Hustvedt, j’ai également trouvé Un monde flamboyant un peu moins directement enthousiasmant que Tout ce que j’aimais, mais ça reste un travail admirable.

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