Lisières du corps de Mathieu Riboulet

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Il y a déjà trois ans que Mathieu Riboulet a décroché le prix Décembre pour les Oeuvres de miséricorde – un texte magnifique qui m’a permis de découvrir cet auteur et que je vous recommande chaudement. Trois ans d’absence que l’auteur vient combler avec, d’un coup d’un seul, deux textes publiés en cette rentrée : Lisières du corps et Entre les deux il n’y a rien. Les Oeuvres de miséricorde entremêlait le corps physique et le corps politique, et on retrouve ces thèmes dans ces deux nouvelles publications, mais chacun de leur côté. Commençons donc par la part physique, avec Lisières du corps.

lisieres_du_corps_cmjnLe texte se compose de six fragments, six portraits d’hommes croisés, effleurés ou seulement observés sur une photographie. Deux danseurs, un masseur dans un hammam turc, un jeune homme avec une canne, dont le léger handicap dénote dans une backroom, un vieil ami qui vient de décéder… Tous sont des corps désirables ou désirés, des corps qui en dépit de leur présence physique créent un manque, un creux.

Ils s’appellent Murat, Inti, Alexandre, Matias ou Ljubodrag. Certains restent anonymes mais Riboulet nomme, à chaque fois qu’il le peut : « les noms nous nomment, les mots nous précisent. (…) Par eux nous sommes fondés, par eux nous nous tenons. » Il faut nommer pour conjurer l’absence, avant tout ; chacun des corps et des êtres évoqués se tient à une distance qu’il convient de combler, par cette invocation, et par le flux du langage, du discours qui, par sa précision et sa justesse, annule le vide. On retrouve la grâce inouïe de l’écriture de Mathieu Riboulet, qui évoquait dans les Oeuvres de miséricorde les corps masculins du Caravage et a hérité de ce peintre le génie de la lumière et des ombres.

Les corps prennent sous sa plume une matérialité troublante, en même temps qu’elle les pare d’une aura ineffable, qui a quelque chose de l’ordre du sacré. Il y a certes pas mal de sexe dans Lisières du corps, et sans doute de quoi choquer certaines âmes trop sensibles. On y apprend entre autres qu’on ne s’ennuie guère à Cologne le dimanche après-midi, pour peu qu’on veuille le passer avec une trentaine d’hommes dans un club. Mais l’assouvissement du désir se double, comme toujours chez Riboulet, d’une recherche d’abandon de soi, de dissolution presque métaphysique. La tension entre ces deux pôles a déjà été éprouvée et Lisière du corps n’apporte certes pas de fulgurante nouveauté ;  ce petit texte n’est peut-être pas le plus marquant que Mathieu Riboulet ait écrit, mais retrouver son style ténu et lumineux est déjà une immense satisfaction.

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One Comment

  1. Bonjour,
    Je découvre votre blog et partage votre admiration pour le style de Mathieu Riboulet dont « Les oeuvres de miséricorde » – mon premier contact également avec l’auteur – m’avait enthousiasmée. Certes « Lisières du corps » est un récit plus modeste mais parfaitement abouti et, comme vous, j’ai retrouvé cette écriture avec un immense plaisir. (J’ai chroniqué les deux livres sur mon blog, si cela vous intéresse.)

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