Le Voyageur liquide de Jean Cagnard

serpents

Il y a des premières phrases tout à fait anodines, que l’on dépasse sans trop y prêter attention. Il y a des premières phrases toutes sèches, qui donnent l’impression de se refuser. Il y a celles qui sont un peu trop fleuries, un peu trop maquillées, qui trahissent l’envie de plaire à tout prix. Et puis il y a des premières phrases qui, en une poignée de mots, parviennent à créer une connivence telle que l’on sait d’avance que l’on va très bien s’entendre avec leur auteur. Par exemple :

Le serpent tomba du ciel au moment où je sortais de la boutique de la station-service.

Voilà. Avouez, quand même. C’est trois fois rien, peut-être, mais on a soudain bien envie de faire un grand sourire à Jean Cagnard et de lui dire vas-y, je t’écoute, raconte-moi cette histoire.

le voyageur liquideEt il se trouve qu’on aura parfaitement raison de le faire, car Jean Cagnard est manifestement du genre qui prend plaisir à raconter des histoires – un peu beau parleur, mais surtout poète. Plus loin on apprendra ainsi que c’est un rapace qui s’amuse à larguer des reptiles sur la station-service qui n’a pourtant rien demandé. A une autre occasion, on aura droit à une jolie et rafraîchissante pluie d’écureuils, mais aussi à une rencontre avec un curieux bonhomme à qui manque une main – qu’il utilise quand même pour faire du stop – et avec une mouche très attachante bien qu’elle se refuse à chanter.

Et encore ne vous ferai-je pas la liste complète des charmantes bizarreries qui se manifestent sur la route du Voyageur liquide, qui est notre narrateur, simplement parti sur les routes pour aller successivement chez ses six frères et soeurs, qu’il n’a pas vus depuis des années et sont éparpillés aux quatre coins de la France. Seulement, aucun n’est chez lui – il faut dire que notre narrateur n’a pas prévenu. Alors il compose avec l’absence, converse, parfois, avec son fils, qui l’appelle systématiquement lorsqu’il approche d’un cours d’eau. Et crée des liens avec d’autres êtres ou entités perdus de vue depuis trop longtemps – une biche, un pigeon, la terre.

Il faut dire que la simplicité chimérique du roman de Jean Cagnard est absolument désarmante. Les dialogues du narrateur avec son fils, surtout, sont d’une justesse troublante, bien qu’ils soient parés du même voile surréaliste que tout le reste du roman. On progresse dans le texte comme dans un rêve, guidé par ce style qui a l’allégresse primesautière de Chevillard, par cette narration qui a l’impénétrabilité lumineuse de Pierre Patrolin – et encore faudrait-il aligner une dizaine d’autres noms connus pour parvenir à décrire l’écriture de Jean Cagnard, qui finalement n’appartient qu’à elle-même, et parvient à maintenir du début à la fin du récit cette connivence radieuse initiée dès la première phrase, cette impression qu’un ami de trente ans nous raconte à nous et à nous seul une histoire, murmurée au coin du feu.

Que faisait-on de si important en 2011 pour passer à côté de ce petit diamant brut de poésie ? Comment se fait-il que nous ayons réussi à le rater complètement ? Mystère. Le Voyageur liquide nous enseigne, au bout du compte, que le temps perdu ne peut pas toujours être rattrapé. Evitez donc de le laisser filer, et demandez sas plus attendre à Jean Cagnard de vous raconter une histoire…

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