La Théorie de l’information d’Aurélien Bellanger

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A la rentrée 2012, la Théorie de l’Information était le premier roman qu’il fallait absolument lire. Aurélien Bellanger, 32 ans à l’époque, ne s’était jusque là fait remarquer que pour un essai sur Houellebecq, et les comparaisons avec celui-ci pleuvaient. A l’exception d’une poignée de voix qui jugeaient le roman trop technique, les louanges étaient unanimes. De mon côté, je me demandais en quoi l’histoire de Xavier Niel, patron de Free – rebaptisé pour l’occasion Pascal Ertanger – pouvait m’intéresser. Plus tard, le relooking très germano-pratin de Belanger pour la rentrée 2014 avait fini de me convaincre qu’il s’agissait avant tout d’une histoire de marketing… Mais à l’occasion de la sortie en poche de la Théorie de l’information, je me suis tout de même dit qu’il était temps de me faire un avis plus sûr.

theorie_1La Théorie de l’information est, pour commencer, bien ce qu’on nous a vendu : l’histoire de l’ascension d’un jeune homme passionné d’informatique qui fait ses premières armes sur le Minitel en construisant un empire autour des serveurs de conversations entre adultes. Un don pour les affaires, voire une certaine capacité de prescience, lui permet ensuite de flairer le meilleur moyen de profiter de l’explosion d’Internet, et de créer le fournisseur d’accès le plus populaire du marché.

Une légende est née – et si l’on se reporte au modèle réel, le mot légende n’est pas de trop, Niel ayant réussi à se forger une image extrêmement frappante de self-made man débonnaire en même temps qu’une fortune colossale.

Que dire ensuite sur la Théorie de l’information si ce n’est que je me suis vu obligé, page après page, de revoir tous mes a priori et même de les regretter ? Je redoutais un roman sec, où la technique évacuerait totalement la poésie, et je craignais que l’exercice tourne à l’interminable portrait journalistique. Rien de tout ça, pourtant. Certes, le style est volontiers neutre et objectif – comment évoquer autrement l’ingénierie télématique ou le principe du quadruple play ? Mais Bellanger parvient à transformer les progrès de la technologie en une véritable aventure ; il verse dans la technique comme peut le faire Jules Verne lorsqu’il décrit les machines du sous-marin du capitaine Nemo ou de la fusée de De la Terre à la Lune. La différence étant que les objets évoqués ici sont réels, et qu’ils permettent à Bellanger de reconstituer la marche du progrès de ces trente dernières années dans une fresque proprement vertigineuse.

Quant à la poésie, elle est bien présente, notamment parce que Bellanger prête à Pascal Ertanger des aspirations qui vont bien au-delà du désir de connaître gloire et fortune. Dans la dernière partie du roman, son rapport à la technologie devient quasi-mystique. La première trace de ce glissement est le synopsis d’une publicité pour France Télécom placée en exergue du chapitre 22, une publicité dont tout le monde se souvient certainement bien qu’elle ait bientôt vingt ans.


Vous l’avez ? On était en 1996, on n’avait aucune idée de ce qu’allait vraiment être Internet, mais cette pub laissait imaginer ce que serait une société où plus aucune connexion ne serait impossible, et où la connexion se transformerait même en communion. Il est intéressant de noter qu’ici les deux hommes, malgré leurs portables de pointe, s’appellent pour se « passer » le soleil, comme si celui-ci était redevenu la divinité primitive que l’on craignait de voir disparaître à chaque fois qu’il passait sous l’horizon. Le potentiel poétique de la publicité réside sans doute essentiellement dans ce contraste entre la technologie la plus avancée et un réseau d’impressions troubles, immémoriales. Bellanger fait de même, en jouant avec des outils technologiques encore plus modernes bien sûr, en laissant à Ertanger le soin d’imaginer un mode de connexion qui ne relierait pas seulement des machines entre elles, mais des êtres vivants entre eux et, au-delà, l’Humanité à un grand Tout jusqu’alors inconcevable. Le changement de perspective est radical et augmente la sensation de vertige précédemment ressentie. Bellanger donne à voir bien plus que ce que le postulat originel de son roman laissait imaginer, et ouvre un abîme dans le réel, dessinant des perspectives métaphysiques dans ce qui aurait pu être un simple récit de vie. Le buzz était légitime et la Théorie de l’information mérite bien d’aller au-delà des préjugés qu’il a pu engendrer.

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