Les Loups à leur porte de Jérémy Fel

Au beau milieu de nulle part – ou plutôt au milieu des champs de blé du Kansas -, une maison prend feu. Tandis que Loretta Greer et son mari périssent dans les flammes, leur fils Dylan se tient à quelques centaines de mètres, un bidon d’essence à la main.

Des années plus tard, un couple sans histoires d’une banlieue résidentielle est sauvagement assassiné par l’énigmatique et glaçant Walter, caïd californien, qui disparaît en enlevant leur fils Scott.

Entre ces deux sanglants évènements, un puzzle constitué d’une douzaine de personnages qui sont autant de pièces que Jérémy Fel assemble patiemment, révélant peu à peu les tenants et les aboutissants de ces deux drames et les liens qui les unissent. Les Loups à leur porte s’annonce donc comme un thriller à la construction complexe et habile, où le lecteur est sommé de reconstruire pas à pas le déroulé d’une intrigue bien flippante, dans une ambiance post-Stephen King avec (nous dit-on) des éléments rappelant Laura Kasischke ou David Lynch.

les loups a leurs portes.inddC’est en tout cas ce qu’on aimerait lire, appâté par la quatrième de couverture et les premiers échos autour de ce premier roman. Les Loups à leur porte est même à peu près ce qu’on nous a promis, avec une intrigue qui s’étire de la côte Ouest des Etats-Unis à la campagne suisse en passant par l’Angleterre, et une galerie de personnages tout aussi variés. Sauf que la mécanique manque cruellement de précision ; on voudrait une progression implacable, une machine infernale qui nous laisserait pantois ; on n’obtient au final qu’un ensemble de saynètes gauchement reliées par un scénario impliquant un enfant adopté, des femmes séquestrées, des monstres sous le lit et autres ingrédients pour tout dire assez ringards.

Chaque chapitre, indépendamment de l’ensemble, a par ailleurs ses qualités. Les personnages sont bien campés, les différentes ambiances – du typique diner américain à la forêt romantiquement angoissante qui entoure Annecy – dessinées avec talent, et le style de Fel ne manque pas d’éclat. Mais le tout est bien loin d’égaler la somme de ses parties : les Loups à leur porte est de ce genre de romans que l’on ne peut que terminer, parce qu’on tient à savoir quel sera le fin mot de l’histoire, tout en sachant d’avance que celui-ci ne pourra être qu’une déception.

Cette intuition se confirme chapitre après chapitre, tandis que l’on devine où Jérémy Fel veut nous mener et qu’il accumule des effets un peu trop grossiers pour noircir le tableau qu’il est en train de composer. J’ai, notamment, arrêté de compter (et commencé à sauter) assez vite les passages où sont racontés les cauchemars des différents personnages. C’est bien simple, lorsqu’il se passe quelque chose de terrible, il y a une chance sur deux pour que la scène soit suivie d’un réveil en sursaut et d’une bonne petite angoisse nocturne sans objet. L’artifice – déjà bien usé –  pourrait passer s’il ne revenait pas si souvent ; à la longue, ces cauchemars forcent à prendre de la distance avec l’ambiance poisseuse du roman au lieu d’y adhérer plus avant, ratant complètement leur but. Et quand on ne se trouve pas dans un rêve, Fel se complait dans des détails morbides et incongrus qui finissent par avoir le même effet, comme cette improbable scène de cannibalisme scout, aux deux tiers du roman, qui finit de faire verser les Loups à leur porte dans le grotesque. L’écueil est classique : pour susciter l’angoisse, mieux vaut suggérer que montrer. Fel, trop démonstratif, tombe dans le panneau. C’est d’autant plus dommage que son écriture porte la marque d’un réel talent.

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Retrouvez ici la playlist que j’ai tirée de ce roman.

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10 Comments

  1. Je l’avais noté dans mes lectures futures de premiers romans. Maintenant j’hésite. Par contre il faut peut-être retenir le nom de l’auteur pour un prochain roman.

  2. Dommage car la promesse était alléchante ! Ce qui m’étonne c’est la répétition des mêmes scènes (réveil en sursaut, effets morbides) – cette accumulation aurait pu être corrigée par l’éditeur qui doit, normalement beaucoup aider le romancier lors de son premier roman….

    • Je trouve ça très étonnant aussi, et je me suis fait cette réflexion plusieurs fois : ces scories sont assez évidentes et faciles à supprimer, l’éditeur aurait dû inviter l’auteur à retravailler ces aspects-là…

  3. Juste terminé. Au début, je me suis demandé ce que tu lui reprochais. Puis j’ai décroché bien avant la moitié, les frissons du départ ayant fait place à l’ennui. J’ai marché jusqu’à la scène des Lamb, qui a marqué le début de la fin. Une fois que l’on rencontre notre « monstre », ça perd complètement de son intérêt. C’est dommage, j’ai eu de vrais frissons pendant le premier passage à Manderley, avec justement le croquemitaine qui apparemment a fait son effet sur moi. Après, c’est juste de l’accumulation de plus en plus gratuite pour arriver à recréer ce qui a été accompli avec si peu auparavant…

    • Ca me fait plaisir de lire ça car les retours mitigés restent assez rares ! Ce n’est donc pas moi qui ai des exigences délirantes 🙂 J’accrochais bien au début aussi (la maison en flammes + Manderley, mais moins le croque-mitaine, j’avoue) mais ça baisse très vite comme tu dis…

  4. Commentaires très justes.
    Et une impression bizarre de collage de nouvelles pour en faire un roman.Je me trompe sûrement.Dans tous les cas,bien loin,des louanges lues un peu partout,auteur avec potentiel mais roman très maladroit entre accumulation de crimes et scènes de cauchemars.

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