Sur la scène intérieure de Marcel Cohen

Ce qu’on appelle le devoir de mémoire est devenu depuis quelques années un prétexte à littérature essentiel. On ne compte plus les romans mettant en scène des personnages partant à la recherche de traces de leurs parents, grands-parents, tantes, grands-oncles envoyés dans les camps de la mort. Les romanciers les plus audacieux racontent même directement la vie dans les camps, sans utiliser le prisme du souvenir. C’est presque devenu un genre à part entière, et cela donne lieu à une production des plus inégales, où les véritables perles sont rares – notamment parce qu’il est difficile de se mesurer à la parole des survivants, qui nous ont laissé des textes d’une puissance inégalable. J’ai parfois même l’impression que cette vague est contre-productive, dans la mesure où elle banalise notre vision des camps de concentration (voir par exemple Kinderzimmer de Valentine Goby).

C_Sur-la-scene-interieure_218Sur la scène intérieure rentre, dans une certaine mesure, dans cette catégorie de textes, mais garde une spécificité qui le place bien au-dessus du tout-venant. Marcel Cohen a perdu ses parents, sa soeur, ses grands-parents paternels, deux de ses oncles, et une grand-tante, disparus à Auschwitz en 1943 et 1944. Lui était enfant, et a eu la chance incroyable d’être caché en Bretagne par une connaissance de la famille. Les traces de leur existence s’arrêtent au jour où ils ont été arrêtés et déportés ; imaginer ce qui se passe au-delà est impensable, d’abord parce que la question est taboue dans la famille Cohen, ensuite parce qu’on n’imagine pas l’inimaginable, tout simplement.

Sur la scène intérieure s’attache alors à évoquer les disparus par la bande. Marcel Cohen n’a que quelques maigres souvenirs de ces membres de sa famille, aussi l’essentiel des faits qu’il est parvenu à réunir se fondent sur des photographies ou des objets épars : un coquetier offert par Marie, sa mère, à une amie ; le violon de Jacques, son père ; la gourmette de Monique, sa soeur, âgée de six mois au moment du départ sans retour. Les portraits qu’en tire Marcel Cohen sont par conséquent lacunaires, et l’auteur s’en justifie dans son introduction : « tenter de les relier sous forme d’un récit aurait tout d’une fiction. Elle laisserait notamment entendre que l’absence et le vide peuvent être exprimés. »

La justification n’est d’ailleurs pas vraiment nécessaire. Dès le premier portrait, celui de Marie, la démarche de Marcel Cohen prend tout son sens. Garder ces zones d’ombre visibles est le meilleur moyen d’exprimer la violence faite aux hommes et aux femmes envoyés dans les camps. Une violence physique, d’abord, mais aussi une violence symbolique qui avait pour but de les renvoyer au néant – « Soyez semblables à la Nuit et au Brouillard »…

Que ce soient des objets inanimés qui portent encore aujourd’hui les dernières marques de leur existence ne fait que renforcer la force du texte, car ces traces dérisoires expriment malgré tout bien des choses. Marcel Cohen parvient ainsi à reconstituer – au moins supposément – une partie du caractère et de la manière d’être de son père via une photo qui le voit jouer du violon ou par le biais d’un petit chien fabriqué avec une chute de toile cirée jaune pour amuser son jeune fils. Les morts continuent de vivre, en sourdine, dans ces objets chargés d’une puissance symbolique extrême. Evidemment très sobre et pudique, Sur la scène intérieure restera sans doute parmi les plus beaux textes sur la Shoah – alors qu’il n’en parle que de manière détournée. Marcel Cohen, par son refus de les évoquer directement, ne se refuse pas à un quelconque devoir de mémoire ; au contraire, par ce vibrant hommage à sa famille disparue, il nous rappelle à quel point cette page de l’Histoire ne doit pas être galvaudée.

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4 Comments

  1. (encore moi, décidément, actuellement tous ces livres me parlent)
    Kinderzimmer, je n’ai pu dépasser 50 pages; sur un sujet équivalent, existe Naitre et survivre, que je n’ai pas lu, mais Tête de lecture en parle ici :http://yspaddaden.com/2015/05/07/naitre-et-survivre-de-wendy-holden/
    Récemment j’ai lu Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan- Ivens, remarquable et incontournable (un récit, pas un roman)
    Quant à Sur la scène intérieure, c’est un de mes coups de coeur récents, à lire absolument! Je précise qu’en fait, avant d’être à l’abri en Bretagne, le jeune Marcel était à Paris, rendant visite à sa mère (au moins une fois) ou rôdant près de l’hôpital… Quelle histoire, mais quelle histoire!

  2. J’ai adoré Kinderzimmer (enfin si on peut « adorer » ce genre de livres). Je comprends que de plonger à l’intérieur d’un camp est une épreuve et que tout le monde ne peut pas lire (comme voir certains films…) mais y comprendre son fonctionnement, ses rouages mais surtout voir comment les survivants ont fait pour « survivre » pendant des mois, voire des années … L’absence pour ceux qui, comme Marcel, sont restés « derrière » est cruelle – et l’exprimer par des objets « souvenirs », est tout aussi important. Je crois que les deux genres de lecture sont essentiels car il ne faut pas oublier ce qui se passait à l’intérieur des camps pour ceux qui ne partaient pas directement en chambre à gaz et écrire aussi sur l’après pour ceux qui se retrouvent seuls. Ce livre m’intéresse vivement.

    • Concernant Kinderzimmer (et d’autres), c’est surtout le fait de romancer ce qui se passait à l’intérieur des camps qui me pose question. Les témoignages des survivants me paraissent plus utiles et plus essentiels.

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