Passé imparfait de Julian Fellowes

downton abbey

Vous qui ne manquez jamais un épisode de Downton Abbey, qui tremblez et trépignez pour les Crawley, qui avez rêvé pendant trois saisons de voir enfin Mary et Matthew heureux (spoiler pour ceux qui ont du retard : n’espérez pas trop), vous qui avez par ailleurs un faible pour le magistral Gosford Park de Robert Altman, Passé imparfait est fait pour vous puisque son auteur n’est autre que le scénariste de la série et du film en question et que vous y retrouverez tout ce qui en fait le charme.

La période, seule, change : nous ne sommes plus ici dans l’époque édouardienne, comme au début de Downton Abbey, ni dans les années 30, comme dans Gosford Park, mais dans les années 60. Le narrateur sans nom y fait ses débuts dans le monde, lors d’une Saison qui n’est plus tout à fait celle qu’ont connue les jeunes filles Crawley puisque les rituels perdent de leur importance et de leur panache au fil des années. Les jeunes femmes nobles ne sont plus présentées à la Reine l’année de leurs dix-huit ans, mais cela n’empêche pas leurs parents d’organiser sans répit des bals et des cocktails pour trouver chaussure à leur pied. Notre narrateur, comme tous les autres, vogue donc de mondanité en mondanité, épaulé par Damian Baxter, un roturier plein de charme et de bagout rencontré à la fac qu’il a réussi à infiltrer dans son milieu.

Quarante ans plus tard, Damian est gravement malade. Il n’a finalement pas réussi à s’intégrer parmi les aristocrates, est resté célibataire et a fini par se fâcher avec notre narrateur, mais cela ne l’a pas empêché de faire fortune. Avant de mourir, il demande au narrateur d’accomplir une mission pour lui : retrouver, parmi ses conquêtes de l’époque, celle qui a eu un enfant de lui et le lui a fait savoir anonymement.

passé imparfait-fellowesPassé imparfait est le récit de cette quête qui amène le narrateur à retrouver une poignée de ses connaissances de l’époque, et les souvenirs qui vont avec. Au fil des retrouvailles, le passé se découvre peu à peu, révélant ce qui dormait à l’époque sous le vernis des conventions et des politesses forcées.

L’incessant va-et-vient entre le temps présent et les années 60, entre les désillusions de l’âge mûr et la naïveté forcenée de cette jeunesse dorée, est ce qui donne à Passé imparfait toute sa force de séduction. Cette structure permet à Julian Fellowes de dresser de très beaux portraits de femmes – ces six femmes qui, au moment où elles ont été séduites par Damian, avaient toute la vie devant elles mais qui ont été obligées, quelques années plus tard, d’épouser des maris certes riches mais généralement peu accordés à leur goût. Le portrait que fait Julian Fellowes, c’est celui de la dernière génération de femmes à subir de plein fouet ce système injuste, avant que les années 70 viennent le remettre en question. On est très loin, ici, du romantisme télévisuel de Downton Abbey : le jeu de la séduction et des mariages se joue avant tout entre les parents, bien avant de concerner les enfants. Des personnages comme Lucy ou Dagmar, princesse de Moravie, en sont de bien touchantes victimes.

Au-delà des personnages, c’est la fin de toute une ère et de tout un système social que dépeint Julian Fellowes. L’aristocratie britannique se raccroche, pour quelques années encore, à des valeurs et des rituels qui n’ont plus leur place dans un monde qui change brutalement. La libération de la sexualité et la culture du quart d’heure de célébrité contaminent petit à petit les bals de la haute société. Le style de Fellowes, très anglais dans sa retenue et son ironie polie, confère à ce récit crépusculaire une grâce désuète. On y retrouve des apprêts et des techniques qui rappellent fortement que Fellowes est scénariste avant tout, mais son talent de conteur suffit à donner à Passé imparfait une charmante singularité.

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2 Comments

  1. Ayant découvert Downton Abbey il y a seulement quelques mois et ayant très vite succombé au charme de cette série, je pense que ce roman devrait me plaire. Et ton article très intéressant me donne envie de le découvrir. Merci pour le conseil.

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