Rom@ de Stéphane Audeguy

caesar III

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine : et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Cinq siècles après du Bellay, Rome continue de mourir. Stéphane Audeguy lui prête sa voix dans Rom@, et exprime l’agonie de la Ville qui, désespérément Eternelle, ne peut jamais tout à fait reposer en paix. De sa fondation à son présent en passant par la période fasciste ou son grand incendie, Rome nous parle, se joue du temps et de l’espace, mais finit toujours par revenir à un mystère qui l’habite et la duplique : Rom@, un jeu vidéo plus vrai que nature qui transporte ses joueurs dans la Rome Antique, celle de Constantin, avec un réalisme tel que les frontières entre le virtuel et le tangible se brouillent.

rom@ audeguyParmi les joueurs de Rom@, Rome s’attache particulièrement à Nitzky et Nano, qu’on retrouve également sous son avatar virtuel, Delenda Kartago. Ces deux-là sont les meilleurs, ils jouent à Rom@ comme s’ils vivaient depuis toujours dans cette version surgie du passé de la ville. Ils portent en eux la promesse d’une nouvelle fondation. Chacun, à sa façon, est double, comme les jumeaux Romulus et Rémus. Rome termine un cycle et en commence un autre ; Nano ou Nitzky sont ses possibles nouveaux fondateurs. « Ce qui est ferme, est par le temps détruit, / Et ce qui fuit, au temps fait résistance », écrivait Du Bellay, et de la même façon Rom@ – le jeu – permet une reconfiguration paradoxale de Rome, faisant surgir ici des réminiscences, détruisant là des pans entiers d’Histoire.

Je ne crois pas être très clair, mais comment expliquer Rom@ autrement que par des voies obliques, tant le texte lui-même fait la part belle au mystère poétique, à des distorsions narratives qui mettent à mal nos repères à chaque page ? Par de savants jeux d’échos et de sauts temporels, Stéphane Audeguy bâtit un roman hypnotique, dont la construction spiralaire rappelle précisément les sonnets de Du Bellay (« Rome seule pouvait à Rome ressembler / Rome seule pouvait Rome faire trembler », par exemple, ou bien le début du poème que j’ai cité au début de l’article). Cette déambulation circulaire peut parfois sembler vaine – on tourne, littéralement, en rond – mais la puissance du verbe de Stéphane Audeguy est telle que l’on n’a de cesse de retourner vers cet étrange objet littéraire et vers Rome, à la fois sujet et objet, centre du monde vers lequel tous les chemins continuent de mener.

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