L’Infinie Comédie de David Foster Wallace

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La difficulté qu’il peut y avoir à écrire un billet d’à peine plus de mille mots pour rendre compte d’un livre de 1500 pages n’a d’égale que la pression que l’on ressent à devoir parler d’un livre ultra-culte qui, en plus, mérite ce statut. Forcément, dans le cas de l’Infinie Comédie, on cumule. Mine de rien, j’attendais cette traduction depuis pas loin de dix ans (1) et sa sortie sans cesse repoussée (2) a fini par en faire une sorte de Graal littéraire que j’étais tout ému de commencer – pendant une semaine de vacances que j’avais peut-être posée, inconsciemment, rien que pour ça.

Un mois après, il est temps de rassembler un peu de courage et d’essayer de faire justice à ce grand livre, dans tous les sens du terme, et me voilà encore à trouver des moyens de repousser le moment de parler du texte. Il n’est pourtant pas, pour commencer, si difficile à résumer – ce qui est déjà assez extraordinaire pour une oeuvre de cette ampleur.

l'infinie comédieDans un futur proche (3), les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ont fusionné en un seul super-état. Les Canadiens ont hérité au passage de la Grande Concavité, un immense centre de retraitement des déchets, au nord du Vermont, qui grève leur beau pays. Irrités par cet affront fondateur, un groupe de séparatistes, les Assassins en Fauteuil Roulant, cherche à affaiblir les Etats-Unis.

Leur plan est simple : utiliser un film légendaire, l’Infinie Comédie, réalisé par le génie incompris James O. Incandenza, qui provoque une addiction complète et sans retour, réduisant ceux qui le regardent à l’état de légumes en quelques secondes. En diffusant ce film à grande échelle, les Assassins en Fauteuil Roulant pourraient mettre toute une nation à genoux.

Pendant que se déroule cette guérilla audiovisuelle, le fils de James O. Incandenza vit une existence à peu près normale – comprenez la plus normale possible pour un adolescent étrangement surdoué flanqué d’un frère lourdement handicapé mais disposant d’un don pour le cinéma et de quelques amis des plus excentriques.

C’est à peu près tout. L’Infinie Comédie va et vient entre ces deux arcs narratifs, qui ne se croiseront jamais tout à fait et ne trouveront pas de résolution – comme dans la Fonction du balai, le seul autre roman achevé par David Foster Wallace, qui se terminait au milieu d’une phrase, c’est le voyage qui compte plus que la destination et l’absence même de fin est un signal fort qui entérine l’idée que l’univers de Wallace est, précisément, une farce infinie, qui pourrait se poursuivre indéfiniment, où l’idée de but ou d’aboutissement n’a pas cours.

On pourrait certes parler longuement de l’humour de David Foster Wallace, de son talent inouï pour les dialogues absurdes et férocement hilarants, de son sens du détail loufoque (4), mais l’Infinie Comédie se caractérise par un ton d’ensemble franchement pessimiste (5). L’anticipation permet évidemment à l’auteur de dresser un portrait acide et satirique de la société nord-américaine, mais ce qui est au centre du roman, c’est l’enfermement mental sous toutes ses formes, et principalement les addictions en tous genres. L’addiction aux drogues, par le biais de quelques personnages, l’addiction à la réussite, pour quelques autres, ou bien au sexe, au jeu… Plus insidieusement, David Foster Wallace met le doigt sur une foule de petites dépendances qui nous sont imposées par notre société de consommation et qui participent à la mise en place d’un contrôle mental permanent. Au-delà se pose une question : que reste-t-il de l’existence quand le désir n’existe plus, quand les plaisirs de toutes sortes sont disponibles instantanément et sans effort ?

Le corollaire de ce plaisir constant et affadi est la dépression et la perte de sens (6), dont David Foster Wallace donne à plusieurs reprises une description d’autant plus déchirante qu’on lit l’Infinie Comédie avec vingt ans de recul, en sachant donc que la dépression a fini par avoir raison de Wallace (7).

Au-delà de ce discours passionnant et patiemment élaboré sur 1500 pages (on commence à être au courant, mais c’est toujours bon à rappeler), il y a dans la lecture de l’Infinie Comédie le plaisir de comprendre, chapitre après chapitre, pourquoi ce livre est devenu aussi culte et pourquoi c’est une référence incontournable aux Etats-Unis. On découvre d’abord la structure à tiroirs, les innombrables et surabondantes notes de bas de page (8), et la liberté immense de Wallace qui parvient à enchaîner une discussion typiquement post-adolescente entre des petits losers de lycée avec une scène déstabilisante où il sera question de connexions neuronales et d’hormones du plaisir (9).

On découvre aussi à quel point ce livre peut compter dans le paysage littéraire nord-américain dans son ensemble. L’Infinie Comédie, pour un lecteur assidu de littérature des Etats-Unis, c’est un peu le chaînon manquant dans l’évolution. C’est tel chapitre qui semble être un pastiche du match de base-ball d’Underworld de Don deLillo (10), ou tel personnage qui annonce à lui seul l’intégralité des Instructions d’Adam Levin. Telle phrase qui semble tout droit sortie de la bouche d’Holden Caulfield, tel développement délirant qui aurait pu appartenir à Pynchon, ou telle impression d’imprévisibilité anxiogène que Danielewski semblait avoir inventée.  C’est tout un monde, dans lequel il est absolument indispensable de se plonger.

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  1. J’aurais pu dire vingt mais soyons honnêtes : au moment de la publication d’Infinite Jest j’avais huit ans et c’était donc le cadet de mes soucis.
  2. Voir à ce propos la passionnante épopée de la traduction de David Foster Wallace en France racontée par Titiou Lecoq. Trois ou quatre ans après le rachat des droits par l’Olivier, je suis toujours un peu triste pour la petite maison Au Diable Vauvert qui a fait un boulot remarquable sur le reste de l’oeuvre de Wallace – mais bon, c’est le jeu.
  3. Il est impossible de savoir précisément quand se déroule l’action : le calendrier que nous connaissons a été remplacé par des années sponsorisées par des produits de grande consommation. Les évènements sont donc datés de « l’année de la mini-savonnette Dove », des « sous-vêtements pour incontinents Depend » ou des « produits laitiers de l’Amérique profonde ». Cette idée, géniale, permet à l’Infinie Comédie de ne pas sembler datée bien que certaines des technologies imaginées par Wallace le soient déjà (notamment pour la consommation de films, qui nécessite la réception à domicile de cartouches à insérer dans un lecteur).
  4. Parmi les trouvailles les plus délicieusement grotesques du monde futur qu’imagine Wallace, mes préférées sont sans doute les troupeaux de hamsters et de nourrissons géants qui sèment ruine et désolation dans toute l’Amérique (« … que lesdits enfants surdimensonnés existent putativement bel et bien, qu’ils sont difformes et gigantesques, grandissent sans se développer, se nourrissent de l’abondance de comestibles annulairement disponibles durant les périodes de croissance végétale envahissante de la région, déposent des selles de dimension titanesque, et se déplacent vraisemblablement bel et bien à quatre pattes dans un bruit de tonnerre, franchissant ponctuellement les murs de rétention pour pénétrer dans les zones populeuses de la Nouvelle-Nouvelle-Angleterre »).
  5. Bien plus que dans la Fonction du balai, mais tout de même pas autant que dans le Roi Pâle, l’éprouvant roman inachevé de DFW.
  6. Voir ce petit paragraphe en apparence anodin, mais qui illustre bien cette perte de sens, même pour les symboles les plus forts : « Le soleil fait une couronne à la dame géante de Liberty Island, devant le port de New New York City, qui tient une espèce d’album photo sous l’un de ses bras de fer et, de l’autre, brandit un produit. Le produit est remplacé chaque 1er janvier par des hommes courageux équipés de grues et de pitons. »
  7. « Ce que j’ai dit au Dr. Garton, c’est ouais d’accord mais imaginez que vous ressentiez ça de partout à l’intérieur. A travers vous. Comme si chaque atome, chaque cellule, chaque cellule cérébrale, je sais pas, était tellement nauséeuse qu’elle avait envie de gerber mais qu’elle pouvait pas, et vous ressentez ça tout le temps et vous êtes sûr, absolument certain que cette sensation s’arrêtera jamais, que vous allez la ressentir toute votre vie. »
  8. Eh oui.
  9. En gros, hein.
  10. Un chapitre complètement fou où Wallace imagine un jeu/sport géopolitique, l’Eschaton, qui se joue sur un immense planisphère et où des balles de tennis figurent des ogives nucléaires.

J’ai emprunté pour l’en-tête un bout de ce diagramme résumant L’Infinie Comédie sur le blog BiblioKlept.

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5 Comments

  1. Un auteur post-moderne américain que je n’ai pas encore lu ! Merci pour cet article qui met vraiment l’eau à la bouche. Je file à la librairie !!!

  2. Je suis toujours partante pour ce genre d’aventures! L’exemplaire de la bibli est ‘réservé’ mais je m’en fiche, j’ai un autre projet, lire Ulysses. Cela devrait bien m’occuper. J’ai aussi un Pynchon sur le feu, quelque part. Entre deux lectures plus fun quand même, faut gérer les neurones restant.
    Je signale que dans son recueil d’essais (fort jubilatoires et plaisants) , Changer d’avis, Zadie Smith en propose un bien long et bien enthousiaste sur Foster Wallace.

  3. Un pavé qui fait peur, et encore plus quand tu résumes le fond en deux lignes. Mais j’ai par contre bien senti avec le reste de la chronique ce qui pourrait me rendre cette lecture intéressante. Aurais-je le courage de m’y frotter?

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