Purity de Jonathan Franzen

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Pip Tyler, de son vrai prénom Purity, ne sait pas très bien quoi attendre de la vie. Elle est plutôt intelligente, plutôt jolie, mais elle stagne dans un job de seconde zone. Ce qui l’empêche de prendre son envol, en dehors de son manque de confiance, c’est sa mère – control freak hypocondriaque salement possessive – et un crédit contracté pour ses études qui s’élève à plus de cent mille dollars. Si seulement elle pouvait retrouver son père, il serait sans doute en mesure de régler cette dette, mais sa mère le lui interdit. Par chance, après un énième échec avec un mec pourtant séduisant, voilà qu’on lui propose d’intégrer la société d’Andreas Wolf, qui mène en Amérique du Sud une entreprise semblable à WikiLeaks. Andreas en sait peut-être plus qu’elle ne le croit sur son père…

Je vous fais grâce de la présentation de tous les personnages de Purity, mais sachez que Jonathan Franzen nous fait le coup des personnages que tout sépare en apparence mais dont les liens vont être progressivement révélés. Soit : on ne peut pas dire que ce soit bien neuf, mais la maîtrise technique de Franzen est telle que cela n’a aucune importance. De fait, il se montre dans Purity au sommet de sa forme, alternant dans une éclatante construction les points de focale et multipliant les sauts dans le temps.

franzen-puritySeulement, la machine se met rapidement à tourner à vide, Franzen retardant toujours plus le moment de créer des points d’attache significatifs entre les différents personnages. On sent bien qu’il y a, derrière ce qui semble être une interminable exposition, un plan ; mais tout occupé à faire preuve de son excellence, Franzen oublie de rendre ses intentions lisibles avant la page 400. Il retombe là dans des travers qui rappellent ses premiers romans, notamment la 27e ville, un roman certainement très intéressant qui m’est systématiquement tombé des mains aux alentours de la page 50.

Concrètement, on passe donc les quatre cinquièmes de Purity à se demander où Franzen veut en venir. Il y a bien çà et là quelques indications sur sa démarche – qui ne sont pas pour rassurer -, mais de propos unificateur, point. Freedom avait certes le défaut inverse : un plan trop visible, des préoccupations (écologiques, notamment) trop manifestement posées sur le tapis. Mais il pouvait s’appuyer sur un récit irréprochable et des personnages en acier trempé. Ici, le tableau d’ensemble est méchamment abîmé par des personnages féminins profondément ratés et surtout péniblement stéréotypés, toujours dépendants des désirs des hommes. Franzen a été accusé de misogynie par le passé – essentiellement à cause de polémiques qui n’ont pas traversé l’océan et dont nous n’avons pratiquement pas entendu parler. Il devient cependant difficile d’ignorer chez lui ce biais déplorable puisqu’il fait de Pip, dans une grande partie du roman, un pur et simple objet sexuel – et encore faut-il voir ce que sont devenues les scènes de sexe sous sa plume. La chair n’a jamais été si triste.

Et si on peut trouver un vague intérêt à la lutte de chacun des personnages avec lui-même pour atteindre la pureté – comprendre l’honnêteté, la plus parfaite adéquation entre le moi profond et le moi projeté envers les autres ; encore que cette honnêteté puisse être simulée et utilisée à de simples fins d’auto-promotion, encore qu’on puisse considérer que la dictature de la transparence  qu’incarne Andreas Wolf soit une injonction insupportable, etc. -, les ressorts de l’intrigue sont si aberrants que l’on finit par se demander combien de relations amoureuses devenues triangulaires voire hexagonales, combien d’ambiguïtés incestueuses, combien de pulsions meurtrières il faudra à Franzen pour enfin revenir à des idées un peu moins scabreuses.

Surtout, le roman fait naufrage là où Franzen était inégalable : sa façon de toucher à de vastes sujets sociaux ou politiques par le biais d’une fine étude limitée à quelques personnages. Sur ce point, le décalage entre Freedom et Purity est vertigineux. Un gouffre.

Cinq ans seulement les séparent, mais l’écart est un peu plus grand si l’on considère les périodes abordées par Franzen : Freedom était un roman de l’après-11 septembre, des années Bush ; Purity est un roman – supposément – d’aujourd’hui. Entre les deux, un certain nombre de basculements, de changements de paradigme. Franzen est bien obligé de parler d’enjeux encore plus globaux encore que précédemment. On est en plein dans WikiLeaks, dans les réseaux de surveillance – Snowden, Assange, la NSA sont passés par là. Et c’est là le drame : Franzen n’a manifestement aucune idée de ce dont il parle. Pire : il ne cache jamais le mépris que lui inspirent les acteurs de ce qu’il perçoit comme une révolution de jeunes loups arrogants, ni sa froideur envers tout ce qui ressemble de près ou de loin à une nouvelle technologie. Il a raté un wagon, ou plutôt une marche, si bien qu’il se retrouve au bas de l’escalier les quatre fers en l’air. Quel sens donner à la courses aux secrets bancale et irrésolue d’un Andreas Wolf, ce pantin censé représenter Julian Assange ? Je ne vois pas très bien, et je crains que Franzen ne le sache pas plus. En cinq ans, le brillant analyste qui parvenait dans Freedom ou dans les Corrections à faire entrer le microcosme familial en résonance avec des enjeux politiques ou humains immenses semble être devenu un vieux plouc complètement dépassé par les événements.

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En en-tête : Une tempête avec le naufrage d’un vaisseau de Claude Joseph Vernet (1714-1789).

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7 Comments

    • J’attends de voir ce que la presse et les blogueurs en diront en France ! Aux Etats-Unis, l’engouement semble moindre que pour Freedom, mais Franzen reste tout de même intouchable… Ou alors c’est moi qui suis passé à côté !

  1. J’ai vite lu Freedom et aussi vite oublié. Essayez Joyce Carol Oates : Mudwoman se lit vite et l’on en sort pas indemne : bref ce n’est pas une lecture facile mais plus convaincante que Freedom à mon avis

    • Malentendu : Freedom est à mon avis un excellent texte, pas très loin du chef d’oeuvre de Franzen que sont Les Corrections. Je ne vois guère le rapport avec Oates, en revanche…

  2. Ce que j’ai pu lire ou entendre à propos de ce livre depuis les USA m’ont l’air de rejoindre ton propos. Je le lirai tout de même sûrement, mais ça refroidit.

    Sinon, sauf erreur de ma part le livre n’est pas référencé dans l’index.

    • J’ai lu quelques bonnes critiques mais je crois que l’aura de Franzen y est pour beaucoup (en dépit de critiques virulentes concernant sa misogynie, que je n’avais jamais particulièrement remarquée mais qui est ici évidente et gênante)… J’attends de voir quels seront les premiers échos en France, la publication de la traduction approche maintenant…
      Pour l’index, c’est fort probable car j’ai beaucoup de retard dans sa mise à jour !!

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