La Dernière Nuit du Raïs de Yasmina Khadra

portrait kadhafi

Le 20 octobre 2011, au terme d’une guerre civile qui fit rage pendant six mois en Lybie et d’une traque de plusieurs jours, Mouammar Kadhafi était tué dans un grand déferlement de violence par un groupe de rebelles. Ainsi se terminaient 40 ans de règne sans partage sur la Libye.

Le sujet est encore d’une brouillante actualité, et le personnage des plus rebutants, mais il en faut plus pour faire peur à Yasmina Khadra, qui fait revivre dans la Dernière Nuit du Raïs le dictateur, retraçant son parcours par un savant jeu de flashbacks, depuis sa naissance dans une communauté déshéritée du nord de la Libye jusqu’aux derniers jours en passant par le coup d’Etat en 1969.

khadraOn voit mal qui d’autre que Khadra aurait pu relever pareil défi. Il faut toute sa finesse dans l’analyse psychologique pour parvenir à rendre un tel personnage dans toutes ses dimensions, et il faut son style riche, ondoyant et complexe pour donner au lecteur les respirations nécessaires à une telle épreuve.

Car ce qui intéressait l’auteur, comme il l’a souligné dans plusieurs interviews, c’est la multiplicité de Mouammar Kadhafi. Là où certains dictateurs modernes – Khadra cite Saddam Hussein – semblent être purement et simplement des brutes, Kadhafi a une personnalité d’une grande épaisseur, et se révèle souvent imprévisible. Le Kadhafi de Khadra n’est pas seulement un homme assoiffé de pouvoir, c’est aussi un homme convaincu de faire le bien de son peuple, envers lequel il est capable de la plus grande cruauté comme de la plus émouvante munificence. Presque un personnage de tragédie, ou le héros ambigu d’une épopée.

Pour autant, Yasmina Khadra évite de nous mettre dans une position inconfortable : l’objet de la Dernière Nuit du Raïs n’est pas de nous faire ressentir de l’empathie envers le dictateur. Derrière le révolutionnaire idéaliste, derrière l’officier atteint d’un sérieux complexe de Dieu, derrière l’adolescent au coeur brisé, le monstre rampe toujours. Evidemment glaçant, ce portrait du « Guide de la Révolution » démontre une nouvelle fois toute l’habileté de Khadra.

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J’ai également parlé de ce roman dans Balises, le webmagazine de la Bpi.

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6 Comments

  1. A la base, je trouvais le thème du roman très « bon plan commercial » et je ne pensais pas le lire. Mais à force, ma curiosité est piquée. Je me demande juste à quel point l’auteur a fait des recherches sérieuses sur le personnage ou s’il a juste utilisé les informations basiques que l’on connait tous. En gros, est-ce qu’on est dans de la fiction un peu politique ou dans un portrait plus autobiographique sérieux…?

    • J’ai lu dans une interview qu’il avait rencontré, il y a quelques années, quelqu’un qui avait très bien connu Kadhafi. Certaines anecdotes viennent directement de cette personne, notamment celle concernant son amour de jeunesse déçu. Mais la fiction a tout de même une place importante dans ce récit, il me semble…

    • En effet, c’est un bouquin à la fois exigeant (dans le travail de l’écrivain) et très accessible, avec un sujet à la fois actuel et intemporel, ça aurait tout à fait collé… Dommage qu’il n’ait été retenu par aucun jury de prix !

  2. Quelle habilité effectivement de la part de l’auteur, de faire apparaitre l’homme sous le masque du dictateur sans faire oublier pour autant la noirceur du personnage. Un roman magnifique !

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