Profession du père de Sorj Chalandon

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L’enfance d’Emile Choulans n’a rien d’un long fleuve tranquille. Entre un père violent, mythomane et paranoïaque et une mère soumise et résignée aux accès de folie de son mari, les moments de répit sont rares. Emile peut se réveiller un jour pour découvrir que Tom, son prétendu parrain américain, lui a adressé une lettre l’engageant à défendre sa patrie, ou bien se retrouver embobiné dans des embrouilles visant à menacer de mort un défenseur de l’Algérie libre. Même pour un gamin de douze ans, les évènements se succèdent à une vitesse difficile à avaler ; mais jouer les complices est le meilleur moyen de rester proche d’un père insaisissable, et d’éviter ses coups.

Alors Emile fait ce qu’on lui demande, dépose des lettres anonymes dans des boîtes aux lettres inconnues, tague OAS sur tous les murs de la ville, se prend même tellement au jeu qu’il embarque avec lui Luca, un jeune pied-noir qui n’a rien demandé. Au risque de se retrouver pris au piège dans des affaires de grandes personnes.

profession du père - chalandonL’enfance d’Emile, c’est celle de Sorj Chalandon qui tente ici de pacifier de vieux démons. Le choix du récit à la troisième personne se comprend dès les premières pages, le contenu de Profession du père est suffisamment pesant émotionnellement pour que l’auteur ait eu besoin de cette mise à distance. Les aventures d’Emile, par ailleurs, sont si romanesques qu’un récit à la première personne aurait peut-être, paradoxalement, jeté le doute sur leur authenticité. La distance, cependant, n’empêche pas Sorj Chalandon de livrer, un temps, un récit terriblement touchant, porté par un mélange de tendresse et de regrets qui n’est pas sans rappeler, par endroits, le Romain Gary de la Promesse de l’aube.

Profession du père a ainsi le charme excentrique de ses personnages principaux, qui se coupent peu à peu du monde à force de jouer leurs propres règles. Leur charme, mais aussi leurs limites, tant il est vrai qu’écouter déblatérer un mythomane peut être amusant cinq minutes mais particulièrement fatiguant une fois passé ce court délai. Une fois les élucubrations du père lancées à plein régime naît une certaine gêne, qui l’emporte parfois sur l’attrait du romanesque ; le lecteur devient voyeur d’une réalité un peu trop crûment déballée, et ce en dépit des précautions prises par Sorj Chalandon, qui finit par se prendre les pieds dans ce matériau biographique trop lourd auquel il ne parvient pas à donner une portée aussi large qu’à ses précédents romans.

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J’ai également parlé de ce roman dans Balises, le webmagazine de la Bpi.

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9 Comments

  1. J’avais regardé La Grande Librairie avec l’auteur comme invité, et ça m’avait vraiment donné envie de lire son livre. Je pense me laisser tenter malgré tes quelques réserves !

  2. J’ai moins aimé les passages où Emile est adulte mais j’ai été accrochée par le personnage du père mythomane et par cette atmosphère lourde et étouffante d’enfermement qui règne dans l’appartement, comme une secte dont le père serait le gourou.

    • Une fois Emile adulte, on perd l’aspect roman d’aventure et il ne reste que le côté gênant du voyeurisme face à des tares lourdes… C’est effectivement assez peu agréable.

  3. Bonjour,
    Les deux meilleurs romans de Sorj Chalandon est « Le quatrième mur » puis « Mon traître » et Retour à Kyllibegs » peut-être
    En littérature engagée du XX° siècle : de Mordillat : Rue des rigoles (2002) : antithèse du livre commenté ci-dessus et Les vivants et les morts(2005). Et la centrale de E. Filhol. Et Millénium.
    Sinon les Thibaud (début du XX° siècle) mais il y a plus de 10 tomes….
    et « Occupy » de Noam Chomsky

    • J’ai préféré, effectivement, le Quatrième Mur à ce nouveau texte. J’avoue ne pas être très attiré par Mordillat en revanche, même si Rue des Rigoles semble en effet constituer un bon complément, d’une certaine manière, à ce Profession du père ! Quant aux Thibaut… Sans nécessairement lire les 10, cela fait longtemps que je veux au moins y jeter un oeil ! En 2016 peut-être !

      • Sans « fôtes d’ortograf » que je corrige de mon précédent message (dslée vraiment d’avoir écrit trop rapidement) : le meilleur roman et le plus universaliste de S. Chalandon est « Le quatrième mur » .
        Comme complément littéraire à Profession du père qui est un témoignage violent et difficile à lire : Fotorrino Eric « L’homme qui m’aimait tout bas » (paru en folio et trouvable d’occasion en Nrf). J’avoue ne pas avoir lu les Vivants et les morts de Mordillat mais l’adaptation téléfilm est bien.
        Et oui : Les Thibault sont vraiment à lire ou relire (souvenir de lecture de novembre 1995 d’une vieille édition trouvée par hasard dans les rayons d’une bibliothèque avec au moins 10 ou 12 t. : l’adaptation TVde 2005 est plus que simplifiée, l’article wikipedia à écrire…. Bref de la très bonne littérature comme Emile Ajar, Albert Camus, Albert Cossery, Yan Lianke ….

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