L’Oragé de Douna Loup

Il est à craindre que le nom de Jean-Joseph Rabearivelo ne vous dise pas grand chose – rassurez-vous, ça ne fait pas non plus très longtemps que je l’ai découvert. Il s’agit pourtant d’une des figures les plus importantes de la littérature malgache, et notamment le premier écrivain de l’île à écrire en français, que l’auteure franco-suisse Douna Loup nous propose de découvrir dans son troisième roman.

Lorsque Jean-Joseph Rabearivelo naît, en 1903, Madagascar est depuis six ans sous administration française. La colonisation, qui s’est faite dans le sang et a été suivie de dix ans de guerre civile, est encore dans toutes les mémoires et les mouvements contestataires, qui ne cesseront jamais d’élever leur voix jusqu’à l’indépendance en 1958, restent très présents. Dans ce climat, la parole des intellectuels ne peut que compter.

Jean-Joseph Rabearivelo n’avait pourtant rien pour en devenir un : issu d’une famille pauvre, déscolarisé à treize ans, c’est seulement sa soif dévorante de lecture qui lui permit de devenir le poète qu’il fut. Douna Loup, dans l’Oragé, choisit de se concentrer sur une courte période de la (courte) vie de Rabearivelo : la fin de sa période de formation, lorsque le poète décide d’abandonner la langue malgache pour écrire en français.

l'oragé douna loup couvertureSi Rabearivelo est le centre de la narration, il apparaît bien vite que ce fragment de biographie est avant tout un prétexte et que les enjeux dont souhaitait s’emparer Douna Loup se trouvent, eux, à la périphérie. Ils sont incarnés en partie par Esther Razanadrasoa, une autre poétesse malgache qui, elle, n’écrivit jamais dans la langue du colonisateur, et dont Loup fait une militante, une résistante même, inventant en grande partie et sa biographie et sa personnalité puisqu’on ne sait presque rien d’elle.

Jean-Joseph et Esther incarnent donc deux positions opposées. Esther refuse d’abandonner sa langue natale, cette langue si poétique que Douna Loup nous permet de goûter par le biais de quelques mots distillés de-ci de-là, en langue originale ou en mettant l’accent sur la traduction mot à mot.

quand on dit clairière dans ma langue on dit bouche de la forêt
on dit l’œil du jour et c’est le soleil et être inquiet se dit être couché sur le tranchant du couteau, poésie n’a pas attendu les livres et les lignes, le chant bien avant le chant était là à même partout

Pour Esther, écrire en français, ce serait se plier au discours du colon, or « Il n’y a pas de langue supérieure. Comme il n’y a pas de race supérieure. Comme il n’y a pas de sexe supérieur. Il n’y a que des différences. » A l’inverse, pour Joseph, il s’agit d’utiliser les outils du colon pour se faire son égal, éventuellement s’en servir pour les subvertir.

Cette belle réflexion sur la langue et son pouvoir politique s’assortit d’un travail exemplaire sur le style, Douna Loup livrant une prose extrêmement précise, charnelle, hérissée de sortes de vers libres qui viennent briser les phrases. Un bel hommage poétique à ces deux auteurs que Douna Loup donne bien envie de lire.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

J’ai également parlé de ce roman dans Balises, le webmagazine de la Bpi.

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *