Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe

les oiseaux

Sont-ils plus nombreux réellement ou soudain plus visibles ? Est-ce notre attention qu’ils réclament, ces figurants de notre existence au devant de laquelle ils se sont lentement charogné un passage ?

Ou en veulent-ils à notre peau ?

N’était leur nombre croissant à vue d’oeil, ils paraissent pour l’instant bien inoffensifs. Ce que je me disais hier en rentrant chez moi sous leur haie d’horreur, ce que je disais hier à C. aussi en tentant de la tranquilliser après avoir pris le pouls du village de plus en plus vide, de plus en plus vite. Ce que je me suis bien gardé de lui dire hier une fois rentré.

Petit à petit, les charognards ont tout envahi. Des corbeaux, des freux, des corneilles, des choucas, ou même des pies ou des geais – le narrateur ne saurait le dire, lui qui consigne le récit de leur inévitable invasion dans son journal. Au départ, ils semblaient inoffensifs ; tout juste semblaient-ils chaque jour, pour l’observateur averti, un peu plus nombreux que la veille. Mais au fil des jours, il devient impossible d’ignorer ce manteau noir qui se met à recouvrir le monde.

charognards-vanderhaegheC’est presque le scénario des Oiseaux, de Daphné du Maurier et d’Hitchcock, à ceci près que les charognards ne semblent pas même agressifs. Le village qu’habite le narrateur se vide, certes, mais la raison de cet exode reste difficile à définir. Les journaux ne parlent même pas de l’invasion : est-ce à dire que notre narrateur serait en plein délire ? On serait tenté de le croire – le narrateur peu fiable, on connaît, et tout cela ferait une belle allégorie de la solitude – si le journal n’était pas introduit par une préface rédigée dans une drôle de novlangue venue du futur révélant qu’il a été retrouvé dans des fouilles :

Il est de l’hystoire tréfọnds que nous provient ce documens hørs pær que le lectans s’apprėte à cọnsommer. Le textuel que nous lui sous-misọns, en affect, est d’ūn impørt rȧre, d’une recouverte heureuse ε de hȧrdeur lọngues ennuitées le fruct.

Le journal de notre narrateur anonyme est donc bien le récit d’une catastrophe – le dispositif rappelle le Livre de Dave de Will Self ou Enig Marcheur de Russell Hoban. La catastrophe, cependant, ne paraît jamais tout à fait se réaliser ; les charognards sont là, et bien là, mais Stéphane Vanderaeghe louvoie, évite soigneusement les scènes auxquelles nous sommes habitués dans le cadre des récits de ce genre. Une grande partie du plaisir se joue dans ce décalage permanent, dans la surprise sans cesse renouvelée de se trouver frustré par l’absence totale de sensationnel.

Notre narrateur finit certes par se retrouver seul, absolument seul, mais rien n’indique par quel processus. Dans les dernières entrées du journal, son écriture se délite : d’abord la mise en page éclate, puis certaines lettres commencent à s’effacer avant de disparaître complètement. La première touchée, le j qui signe ainsi la dissolution du je bientôt réduit de moitié.

C’est bien la fin du monde : la fin du langage, qui, « sans plus rien à désigner, devient une afféterie embarrassante ». Notre chroniqueur de la fin des temps garde pourtant jusqu’au bout son style ténébreusement poétique (« Même dans tes rêveries ils sont là, sublimes, liminaux, à te suçoter les entrailles »), mais son récit court vers l’effacement et s’abîme dans les dernières pages du livre, de plus en plus sombres jusqu’au noir total. L’expérience est troublante, préparée par un exceptionnel travail sur la typographie et la mise en page : il semble n’avoir jamais vu la fin de si près.

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J’ai également parlé de ce roman dans Balises, le webmagazine de la Bpi.

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