Au bord des fleuves qui vont d’Antonio Lobo Antunes

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J’ai lu pour la première fois Antonio Lobo Antunes. J’étais prévenu : la langue d’Antunes est bien particulière, un long fleuve qui a ses propres règles, qui peut déconcerter, déstabiliser, que beaucoup trouvent inaccessible. Un style qui demande de la concentration, extrêmement exigeant. Et en effet, dès la première page, ce style s’impose au lecteur : des phrases étalées sur des chapitres entiers, entrecoupées de lignes de dialogues isolées, qui voguent au gré de la pensée de l’auteur, bifurquent, sautent d’un souvenir à l’autre, de sensations en sensations.

Au-bord-des-fleuves-qui-vont-Antonio-Lobo-AntunesIl ne faut pas se mentir : au départ, une telle profusion stylistique inquiète. Il faut s’accrocher pour saisir les points saillants du récit. Ici, c’est le récit d’un séjour de l’auteur à l’hôpital, où il est opéré d’un cancer. J’attrape ça au vol, dans les premières pages. Je suis rassuré, voilà une information à laquelle se fier. Mais alors que fait-on dans le paragraphe suivant, en pleine montagne, dans ce qui semble être un souvenir d’enfance ? D’où arrivent ces personnages qui lâchent une phrase avant de repartir, si tant est qu’on puisse dire qu’ils aient une présence physique ?

Je m’agace, je désespère, je suis prêt à lâcher l’affaire. Et puis il se fait tard, les mots commencent à se brouiller ; et c’est là que se produit le déclic. Un peu comme les images autostéréoscopiques qu’il faut regarder à une certaine distance pour que se produise l’effet de relief, la prose si particulière d’Antunes s’apprécie mieux lorsqu’on abandonne l’idée de comprendre toute sa mécanique. L’esprit se relâche et toute la musicalité de la phrase se déploie. Les mouvements liquides de la prose se font plus compréhensibles ; les sauts dans le temps trouvent leur propre logique.

Est-ce que j’ai tout compris en procédant ainsi ? Certainement pas ; mais j’ai gardé de cette expérience de lecture qui rappelle Virginia Woolf en plus radical des impressions fulgurantes. Il y a d’un côté cet homme de soixante-dix ans qui fait face à la maladie et peut-être à la mort ; de l’autre, toute une vie, ou des vies, un empire de sensations et de sentiments. Sauf qu’il est impropre de dire que ces deux parts du roman se trouvent chacun d’un côté ; le passé et le présent, l’enfance et la vieillesse sont tout un, se fondent en une seule expérience qui a la force de la vie même.

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One Comment

  1. Lire Lobo Antunes, c’est s’immerger en eau profonde sans être assuré de pouvoir remonter. Et ce n’est pas péjoratif de dire cela, ni reprendre à son compte le cliché qu’on véhicule souvent au sujet de cet auteur. Il existe des écritures minérales, telluriques, cosmiques, aquatiques, etc. Pour moi, Lobo Antunes se situe du côté de l’eau (et de la musique, qui lui est fréquemment associée). De lui, je n’ai lu que Le Cul de Judas et Traité des Passions de l’Ame. Ce deuxième livre m’a complètement envoûté. Vous me donnez envie de découvrir celui-ci.

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