Les Prépondérants d’Hédi Kaddour

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Tunisie, années 20. La petite ville imaginaire de Nabhès, où vivent en assez bonne intelligence colons et natifs, est sur le point d’être bouleversée par la venue d’une équipe de tournage américaine venue chercher un peu d’exotisme à mettre en boîte. Avec le réalisateur, les acteurs et les techniciens qui arrivent en masse, c’est un grand vent de modernité qui va souffler sur Nabhès, ravivant au passage quelques tensions et permettant au jeune Raouf, fils de commerçant, d’accomplir son destin.

Voilà un roman dont j’aurais peut-être bien oublié de parler s’il n’avait pas finalement obtenu le Grand Prix du Roman de l’Acédémie Française de cette année, ex aequo avec 2084 de Boualem Sansal. Lu en septembre, aussitôt remisé dans un coin, il a bien failli passer aux oubliettes. Tout commençait pourtant très bien, et j’étais plutôt emballé, au bout de cent pages, par ce qui s’annonçait comme le récit hautement romanesque de la rencontre entre deux mondes que tout oppose, avec en prime une bonne dose de romance – Raouf, l’homme simple, face à Kathryn, l’étincelante icône hollywoodienne, rien que ça.

prépondérantsEt puis tout vacille une fois passée l’exposition – laquelle est assez longue, puisque les personnages sont particulièrement nombreux. Hédi Kaddour dit à peu près tout dans le premier quart du roman. Il y a le portrait, tout à fait passionnant, de la société coloniale – une société où tout n’est pas noir et blanc comme on l’imagine souvent, mais où des liens peuvent naître en fonction des bonnes volontés, même si ceux-ci sont toujours menacés par la conscience de la profonde injustice que représente le pouvoir des Français sur les populations locales. Il y a, bien sûr, la question de l’émancipation de la femme – Kathryn, pour être plus maître de son apparence que les tunisiennes, est-elle libre pour autant ? – mais aussi tout un tas de notions caressées au passage qui permettent au début du roman de se révéler extrêmement riche : en vrac, l’éducation des masses, le poids de l’hérédité, la légitimité, ou non, de la lutte armée, etc.

Alors que se passe-t-il ? Une fois tout cela posé sur la table, que fait Hédi Kaddour ? Va-t-il fouiller ces sujets qui mériteraient bien chacun un roman, en extraire la substantifique moelle ? Pas du tout. Il semble finalement beaucoup plus intéressé par la petite histoire et passe un temps insensé à radoter l’éducation sentimentale de Raouf et à empiler les triangles amoureux avec et sans Kathryn. Soudain, le classicisme affiché ne passe plus pour une tentative de remettre le naturalisme au goût du jour mais pour un cuisant manque d’audace, et la grande fresque historique se transforme en un petit bouquin sentimental sans guère d’intérêt.

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En en-tête, une image de Fazil d’Howard Hawks (1928), un des nombreux films hollywoodiens de cette décennie à mettre en scène un Orient de pacotille.

J’ai également parlé des Prépondérants sur Balises, le webmagazine de la Bpi.

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6 Comments

    • Je n’ai pas vu énormément de retours sur ce roman malgré sa mise en valeur par le prix de l’Académie Française, mais je crois qu’il a souvent eu du mal à convaincre…

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