La Physique des catastrophes de Marisha Pessl

papillons bleus - physique des catastrophes

« Papa disait toujours qu’il faut une sublime excuse pour écrire l’histoire de sa vie avec l’espoir d’être lu. »

L’excuse est toute trouvée pour Bleue Van Meer qui a toujours vécu sa vie en ayant en tête sa future autobiographie. Dès le début, sa vie est un roman, de la mort de sa mère dans un tragique accident de voiture jusqu’à ses interminables pérégrinations avec son père qui va chaque année d’université en université au gré des séminaires pour lesquels on le sollicite. Même son prénom, qu’elle tient d’un papillon, est éminemment romanesque.

Mais le grand événement, la sublime excuse, lui tombe dessus l’année de ses seize ans. Pour une fois, Bleue et son père restent toute une année au même endroit : Stockton, Caroline du Sud, ou Bleue va enfin découvrir la vie sur un campus, lier des amitiés non seulement avec d’autres camarades hyper-cultivés mais aussi avec sa prof de cinéma, la magnétique Hannah Schneider. Jusqu’à la catastrophe annoncée : la mort de cette dernière dans des circonstances nébuleuses.


physique des catastrophesLa Physique des catastrophes se présente comme un objet hybride : il s’agit bien de l’autobiographie de Bleue mais celle-ci est présentée comme un mémoire ou une dissertation. Des monceaux de références culturelles ponctuent le texte et ce dès les titres de chapitres qui portent le nom de classiques de la littérature. Car Bleue n’est pas une enfant comme les autres : à cause de son père, elle a tout vu et tout lu. Une caractéristique qui pourrait vite devenir agaçante si Marisha Pessl n’en profitait pas pour insérer dans la Physique des catastrophes une bonne dose d’humour. Les références disséminées sont tellement nombreuses, qu’il s’agisse des œuvres complètes de Karl Marx, d’obscurs film des années 20, d’ouvrage de sociologie politique, ou de texte inventés comme Comment éduquer un macaroni de Dany Yeargood (1977), qu’elle fonctionne comme une sorte de running gag qui permet à l’auteur de déployer une inventivité extrême, jusqu’au dernier chapitre intitulé « Contrôle final » qui revient sur les évènements du roman et en livre les dernières clés.

Ceci pourrait suffire à donner un tour nouveau au genre bien balisé du roman de campus. Mais Marisha Pessl y ajoute une propension à traquer chez les fils et filles de bonnes familles que fréquente Bleue les faux semblants et à mettre en lumière ce que la vie sur un campus a de plus cruel et de plus sordide. Certaines scènes, par leur crudité, pourraient faire penser au Bret Easton Ellis des Lois de l’attraction sans l’humour acidulé de Marisha Pessl, qui donne à sa critique pourtant virulente d’un certain nombre d’hypocrisies bien occidentales l’air de ne pas y toucher.

Plus loin, lorsque l’on passe définitivement dans le thriller, c’est avec la même légèreté que procède Pessl. En une scène digne d’un film d’horreur adolescent des années 90, le roman bascule, et rien n’est trop abracadabrant pour Marisha Pessl. Il sera tout de même question d’une société révolutionnaire secrète, de guérilla mondiale et les derniers chapitres réservent tant de twists qu’on en a un peu la tête qui tourne. Ailleurs, ce serait grotesque ; ici, on a tellement été prévenu que les apparences peuvent être trompeuses que le plus fou des retournements n’est qu’une raison de plus de se réjouir du talent de manipulatrice de Marisha Pessl et de sa maîtrise totale des mécanismes narratifs. L’exercice d’équilibriste est impressionnant, et ce d’autant plus que ce jeu avec les codes du thriller n’est pas gratuit mais est le dernier coup porté à la société du paraître que décrit l’auteure.

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5 Comments

  1. Je n’avais pas eu l’occasion de lire ce titre. J’ai donc retenu le dernier, Intérieur nuit. Je vais le commencer après ma lecture en cours. J’en ai lu de très bonnes chroniques.

    • Intérieur Nuit fera sûrement partie de mes premières lectures de 2016 ! On verra… J’en ai entendu du très bon mais aussi pas mal d’avis plus mitigés, comme le tien.

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