Une forêt profonde et bleue de Marc Graciano

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La fille montait un étalon de race barbe et de robe alezan brûlée et c’était un jeune cheval maigre et fougueux au cou long et gracieusement arqué et c’était une monture rétive et ombrageuse, quoiqu’ordinairement quiète sous les ordres de la fille, que la fille montait à cru sans système de mors et de bride ni système d’enrênement et la fille, durant la chevauchée, agrippait alternativement une main à la crinière en désordre de sa monture et un épi de crins rebelles s’était formé, à l’usage, sur la crinière en désordre de sa monture.

Si le style de ce paragraphe, qui constitue le premier chapitre d’Une forêt profonde et bleue, ne vous rebute pas complètement mais vous donne au contraire envie de savoir comment un romancier peut tenir la longueur avec une langue aussi particulière, ce roman est fait pour vous. Il n’est pas si courant de tomber sur des romans dans lesquels le plus marquant n’est pas l’intrigue mais la langue. Celle de Marc Graciano est belle et simple malgré la recherche extrême du vocabulaire ; elle n’a aucune considération pour les répétitions, qu’elle utilise au contraire pour créer un effet poétique ; elle ne cherche pas à construire des phrases alambiquées mais utilise le « et » à toutes les sauces, transformant la phrase en un long écoulement serpentin qui englobe à elle seule l’intégralité de la forêt qui sert d’écrin à ce joli texte.

La forêt : venons-y tout de même. Pas n’importe quelle forêt mais une forêt des temps anciens, la forêt crainte et révérée de vieilles peuplades païennes, une forêt qui est à la fois un refuge et une menace permanente, et une forêt pleine d’ombres et de magie – n’est-elle pas, pour commencer, bleue alors qu’on la penserait, bêtement, verte ?

une forêt profonde et bleueDans cette forêt, donc, une fille, son étalon de race barbe, et quelques compagnons eux aussi à cheval. Les compagnons ne resteront pas bien longtemps sur scène, évacués lors d’une rencontre d’une violence extrême avec un autre groupe de cavaliers. J’insiste sur la violence extrême, bien que ce ne soit pas le genre de la maison : ne lisez pas Une forêt profonde et bleue si vous êtes sensibles à la violence graphique. Car la langue de Graciano, si elle sait se montrer poétique, est aussi caractérisée par son immense précision et son fort pouvoir évocateur. Lisez donc ce joli paragraphe, par exemple :

(…) et l’homme qui avait découvert et récolté la plume et qui en avait fait le don à la fille remarqua, derrière l’oreille de la fille, une très mince et très petite mèche de cheveux très blonds, presque blancs à force de blondeur, qu’elle avait omis de tresser et qui était demeurée libre et très légère et très instable, presque insaisissable, presque invisible, comme une plumule vaporeuse un peu à l’arrière de l’oreille, et le mince duvet des cheveux, au moment où la fille avait élevé la main pour accrocher la plume, voleta brièvement dans l’infime remuement d’air que le mouvement gracieux de la main avait créé.

Ah, c’est joli, c’est précis, précieux, c’est pour être exact le moment où j’ai plongé pour de bon et compris que cette lecture allait être exceptionnelle. Maintenant, imaginez le même degré de justesse appliqué au massacre de cinq hommes, à un viol en réunion, à la gorge d’un chien qu’on tranche d’un coup de scramasaxe (dont sont équipés nos bandits de grand chemin, ce qui nous permet de supposer que Graciano nous emmène quelque part entre le Ve et le Xe siècle, quoique ce ne soit pas très important). Vous êtes prévenus.

Quoi qu’il en soit, à la suite de cette malencontreuse rencontre, la fille obtient l’aide d’un mège (oui, un mège et non un mage, je vous laisse cette fois sortir le dictionnaire qui se révèle d’ailleurs fort utile tout au long du récit) qui la soigne et révèle les forces magiques qui sommeillent en elle et dans toute créature de la forêt. Ou quelque chose comme ça, mais là n’est pas la question : nous ne sommes pas dans un roman de fantasy, et si magie il y a, elle est rétive à toute explication, à toute justification.

C’est aussi un des effets de l’abondance des « et » dans la prose de Graciano : les faits s’écoulent, se succèdent, et il est inutile de chercher entre eux des liens logiques. La forêt a ses raisons. Il faut les accepter, ne pas les questionner, tout comme il faut se laisser porter par le récit de Marc Graciano, ne pas rechigner face à cette langue unique ni face au récit qui peut parfois sembler impénétrable. A ces conditions, on entre dans un univers touffu, vigoureusement onirique, où le mystère fait place peu à peu à des évidences, des fulgurances poétiques, et au récit finalement très simple mais particulièrement radieux d’une renaissance.

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En en-tête, un détail de la Forêt de Max Ernst.

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