J’étais la terreur de Benjamin Berton

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Il était exactement 16h55 lorsque deux détonations ont retenti, suivies de tirs en rafale puis d’une grosse explosion, dégageant de la fumée. Un hélicoptère déposait alors un commando sur le toit de l’entrepôt. S’ensuivaient une succession de flashs puis des tirs sporadiques et une nouvelle grosse explosion. Les frères Kouachi ont été tués en sortant et tirant pendant l’assaut. L’homme initialement présenté comme un otage, un jeune graphiste de 26 ans selon Véronique Havel, adjointe au maire, a retrouvé la liberté indemne. Un membre du GIGN a été blessé.

Voilà comment le Parisien racontait la fin de la cavale des frères Kouachi, deux jours après l’attaque de Charlie Hebdo le 7 janvier. Cette fin, nous la connaissons tous. Benjamin Berton, lui en imagine une autre : et si un des frères Kouachi avait plutôt organisé sa disparition, réussissant à se faire oublier suffisamment longtemps, planqué au fin fond d’une forêt, pour ne plus ensuite éveiller les soupçons ? Et si…

Le « et si » est un peu gros, je vous l’accorde. Chérif Kouachi, qui s’exprime à la première personne, indique s’être inspiré des méthodes de Jean-Pierre Treiber. Pourquoi pas. Du début à la fin, cependant, subsiste une légère gêne vis-a-vis de ce postulat qui ne parvient jamais tout à fait à convaincre de sa plausibilité uchronique.

couv_terreur_webAu-delà de ce prétexte initial, ce qu’on veut surtout savoir, c’est de toute façon pourquoi Benjamin Berton a choisi de s’attaquer à un sujet aussi frais, qui touche encore aussi fortement toutes nos terminaisons nerveuses, un sujet à vif – encore plus depuis novembre, même si Berton ne pouvait évidemment pas prévoir que son livre sortirait deux semaines avant les évènements du 13. Alors on cherche : qu’a Benjamin Berton a nous dire sur la mentalité d’un terroriste ? Que peut-il faire dire à celui qui a tué de sang froid, avec son frère, douze personnes ?

C’est là le plus étrange et le plus déconcertant : pas grand chose. Il est vrai que supprimer d’emblée tout un pan de ce qui fait la psychologie des hommes de l’Etat Islamique – le désir de mourir ou en tout cas l’absence de crainte face à la mort – nous éloigne dès le départ considérablement du modèle. Chez Berton, Kouachi est un gamin plutôt veule, sans ambition, sans but précis. L’attentat est presque le fruit du hasard. Il y a bien, au début, le jeune homme désorienté qui trouve dans un Islam de plus en plus radical une échappatoire ou un sens. Et encore adhère-t-il au dogme avec un certain détachement, une drôle de légèreté ; plus tard, après la cavale, il reprend une vie normale : une femme, des enfants, et plus de religion. Celle-ci est accessoire pour le Kouachi de Berton, qui agit en réalité sans motif :

J’étais la terreur. J’étais le glaive. J’étais la peur. Je me suis demandé si ce que j’éprouvais était de la haine et d’où m’est venu le courage de lui céder aussi absolument. La réponse n’est pas plus claire aujourd’hui.

J’étais la terreur n’est évidemment pas un document. Le romancier peut s’autoriser des libertés avec la vérité, avec le fait brut. Le résultat, ici, est une sorte de réflexion flottante sur le besoin d’action d’un homme qui a perdu le sens de sa vie. Une errance vague et brouillonne qui aurait tout aussi bien – ou aussi mal – fonctionné avec un autre personnage, d’autres faits.

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Emmanuel Gédouin du blog Le Tour du Nombril et Yv ne sont pas du tout du même avis.

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3 Comments

  1. Votre post ne donne pas trop envie de lire ce roman ou récit apparemment trop actuel. Je viens d’apprendre le décès de M. Tournier: si les frères Kou… avaient lu à l’école ou ailleurs dans quelque café de quartier ou centre ville oasis ou campagne : Vendredi ou la vie sauvage et surtout la Goutte d’or ou au moins un peu de Mohamed Arkoun ou Naguib Mahfouz… : bref : courage et malgré tout : ne fuyons pas. Merci à Mme Paul ou Carole et/ou Mr Chorahlionis : instituteurs de CE2 puis de collège/Lycée de nous avoir dit de lire et appris à écrire et compter même dans les années 90 et d’avoir tenu bon dans les zup ou les beaux quartiers.

  2. Il se trouve que j’ai lu aussi ce livre et que je l’ai trouvé très instructif et plus intéressant qu’il n’en a l’air. Comme je fréquente régulièrement ce blog, je sais que vous aimez la musique. Vous n’avez pas mentionné que le roman était accompagné par une bande son intégrée au livre et téléchargeable
    J’ai trouvé cela plutôt intéressant. Et il y a des très bons morceaux.
    https://benjaminberton.bandcamp.com/album/j-tais-la-terreur-bande-son
    Amicalement,

    • C’est vrai, je l’avais oubliée – et j’avoue ne pas l’avoir écoutée alors que je trouve la démarche tout à fait intéressante ! Je vais y remédier au plus vite, merci pour ce rappel.

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