Intérieur nuit de Marisha Pessl

lynch - lost highway - intérieur nuit

Il a fallu sept ans à Marisha Pessl pour donner un successeur à la Physique des catastrophes. Un laps de temps remarquablement long entre un premier et  un second roman, la règle dans ce cas étant plutôt la rapidité – on a si vite fait d’être oublié, noyé dans le flot ininterrompu de jeunes auteurs prometteurs. Une anomalie qui à elle seule traduit la place particulière qu’a pris Marisha Pessl, en deux romans seulement,  dans les lettres américaines. Car il faut bien ces longues années pour élaborer les grandes machines littéraires que sont la Physique des catastrophes ou Intérieur nuit.

Intérieur nuit semble reprendre les choses là où la Physique des catastrophes les avait laissées, en s’ouvrant sur une mort douteuse. La police conclut à un suicide, mais notre personnage principal ne peut se résoudre à y croire, pour des raisons qui lui sont propres. C’était la pétillante professeure de cinéma Hannah Schneider dans la Physique des catastrophes, et ce sera cette fois Ashley Cordova, fille d’un metteur en scène secret et culte, et elle-même virtuose du piano, dans Intérieur nuit. Et dans le rôle du détective privé, Scott McGrath, journaliste autrefois adulé, jeté aux oubliettes depuis un procès pour diffamation intenté, justement, par Stanley Cordova, accusé de « faire du mal à des enfants ». McGrath est bientôt rejoint par Hopper et Nora, deux jeunes un peu paumés dont les connections avec Ashley restent longtemps des plus floues.

pessl - intérieur nuit - gallimardL’enquête avance à petits pas, se déployant dès le départ sur plusieurs niveaux : il y a bien sûr la personnalité d’Ashley elle-même – magnétique, mais souvent perçue par ceux qui la croisent comme dangereuse ou angoissante – mais aussi celle de son père, retranché depuis des décennies dans une propriété ultra-sécurisée, où il tourne des films qui circulent sous le manteau, systématiquement censurés en raison de leur trop grande violence. La reconstitution des dernières heures d’Ashley, les rumeurs sur les possibles Stanley Cordova,  et la filmographie sulfureuse du réalisateur constituent autant de faisceaux d’indices qui permettent à Marisha Pessl de nous balader pendant sept cents pages.

Parce que, bien sûr, on le sait qu’on se fait balader. Ce gros bouquin où sont produits des extraits de sites web, des interviews du réalisateur imaginaire, des photos de pièces à conviction et des bouts de scénario est de manière explicite une machine à rêve, un univers clos dont la fiction est à la fois l’origine et la fin. En fondant une grande partie de son récit sur les scénarii des films de Cordova, dont le but revendiqué est de donner accès à nos peurs les plus redoutables et les plus enfouies, Pessl nous indique sans aucune ambiguïté qu’elle joue, elle aussi, avec notre tendance naturelle à regarder entre nos doigts lorsqu’on se cache les yeux face à une image insoutenable. Et il ne faut pas grand chose, en effet, pour que l’imagination se mette à galoper dès que sont évoqués par exemple certains rituels sataniques ou magiques. Marisha Pessl n’a qu’à claquer des doigts pour nous amener où elle le souhaite, et malgré les nombreux indices qu’elle sème – notamment une longue scène au cours de laquelle McGrath se retrouve dans les décors mythiques des premiers films de Cordova, jamais démontés – on ne démord pas de l’envie de se faire avoir.

Etant donné son volume, Intérieur nuit n’échappe pas à quelques longueurs, mais sa construction reste cependant admirable de précision, et presque – paradoxalement – de minimalisme, Pessl n’introduisant qu’un minimum de nouveaux personnages au fil de l’intrigue, se concentrant sur l’évolution de l’image que se font McGrath, Nora et Hopper de l’insaisissable Ashley Cordova. On se perd volontiers dans ce jeu de miroirs qui, dans sa façon de célébrer le pouvoir de la fiction (et de mettre en scène un cinéaste énigmatique), n’est pas sans rappeler un autre des grands romans de la rentrée dernière, Archives du vent de Pierre Cendors.

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10 Comments

  1. J’avais adoré La Physique des Catastrophes, et le plaisir a été renouvelé avec Intérieur Nuit…certes il y a des longueurs, mais l’ambiance de ce roman est géniale, et aussi la capacité de l’auteur à créer de toutes pièces un univers à la Lynch/Argento…si j’ai préféré « La Physique » j’ai trouvé qu' »Intérieur Nuit » était quand même très fort!

  2. Je n’ai ressenti aucune longueur, ou à peine, tellement j’ai été happée et adoré ce livre, un de mes derniers coups de coeur. J’ai tellement aimé, que j’hésite à me plonger dans la physique des catastrophes, de peur d’être déçue.

  3. J’ai beaucoup aimé la construction de ce roman malgré ses longueurs. Le premier roman de l’auteur m’attend depuis longtemps, il faudra que je me décide à le lire.

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