Corps désirable de Hubert Haddad

frankenstein

En juin dernier, un chirurgien italien défrayait la chronique en promettant de mettre en oeuvre dans les deux ans un projet apparemment complètement fou : greffer la tête d’un jeune homme atteint d’une maladie dégénérative sur le corps d’un autre homme. La presse, tout en relayant largement la déclaration, ne manquait évidemment pas alors de pointer les difficultés inhérentes à une telle opération, qu’elles soient techniques ou éthiques. 

De fait, la réalisation du projet semble bien sujette à caution ; Hubert Haddad s’empare toutefois dans Corps désirable de ce matériau, qui est encore pour l’instant plus un fait divers qu’un jalon de l’histoire de la médecine. Le docteur Canavero – c’est bien le nom du « savant fou » dont ont parlé les médias – y sauve la vie de Cedric Erg, en rattachant sa tête à un corps inconnu, et qui devra rester anonyme. 

corps-desirable-hubert-haddadIl y a de quoi faire, évidemment, avec cette histoire. Hubert Haddad excelle par endroits, notamment dans son traitement des questions éthiques. Les instants de la découverte de son nouveau corps – corps forcément étranger – par Cédric sont admirablement campés. La découverte d’un tatouage au creux du bras, de lignes de la main changées, d’une musculature nouvelle sont autant de points saillants qui participent à rendre avec une belle économie de moyens l’effroyable dilution d’identité que subit le héros. 

Mais le récit s’encombre, dès le début, d’éléments accessoires qui semblent de plus en plus incongrus au fil du texte. Que Cédric soit le fils d’un ponte de l’industrie pharmaceutique avec qui il a cessé tout rapport, passe encore… Il faut bien justifier que ce soit lui qui soit choisi pour l’opération et non un autre. Que cela déclenche des rebondissements où la mafia sicilienne croise le gratin de l’exil fiscal en Suisse, c’est peut-être en revanche pousser le bouchon un peu loin.

De même, si le mythe de Frankenstein est forcément convoqué, et souvent avec à-propos, je vois mal ce que viennent faire des références de plus en plus invasives à l’Odyssée – Haddad faisant explicitement passer Cédric par le détroit de Charybde et Scylla avant de le propulser dans les filets d’une Calypso sicilienne qui reconnait dans son corps celui de son défunt amant. Amenées maladroitement dans le cours du récit, ces allusions au mythe ne prennent jamais vraiment, précisément comme un greffon qui aurait été rejeté, et donnent au roman une allure bancale, embarrassé qu’il est d’excroissances sans justification. 

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Des avis positifs, pourtant, chez Addict-Culture et le Bruit des livres.

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8 Comments

  1. Je ne l’ai jamais lu mais c’est un auteur que j’ai vraiment envie de découvrir. Peut-être pas avec ce titre dans ce cas, bien que l’idée de départ soit plutôt tentante.

    • C’était ma première fois et je compte bien en relire car effectivement celui-ci n’est pas (du tout) à la hauteur de sa réputation… A suivre !

  2. J’ai presque tout lu d’Hubert Haddad. Le charme n’opère pas à chaque fois mais certains de ses textes sont somptueux.

  3. Moi, j’ai beaucoup aimé contrairement à toi, mais je me suis fait prendre dans cette histoire et les questionnements qu’elle fait naître dans les personnages. C’est vrai qu’Haddad, ça ne marche pas à tous les coups, mais j’avoue qu’avec moi, ça fonctionne souvent.

  4. J’avais tenté Haddad avec son roman japonisant (forcément), « Le peintre d’éventails », et j’ai trouvé ça trop artificiel. C’était beau mais lisse, comme une copie sans inspiration d’une belle œuvre (pardon, c’est méchant à dire mais c’est l’effet que ça m’a fait). J’avoue que, pourtant, les idées des livres de l’auteur me tente mais cette première fois m’a refroidie… Tu sembles confirmer indirectement.

    • Voilà qui ne m’encourage pas à récidiver… Je tenterai quand même peut-être de lire un de ses romans « orientalisants », qui semblent assez différents de celui-ci.

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