Ruines-de-Rome de Pierre Senges

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Combien a-t-on vu d’apocalypses ? Combien de fois le monde devra-t-il disparaître sous l’assaut d’une catastrophe écologique, d’un cataclysme nucléaire, d’une épidémie ou d’une collision   de la Terre avec un autre corps céleste ? N’en verra-t-on jamais la fin, franchement ?

Eh bien non, car voilà que Pierre Senges a l’idée d’une apocalypse bien à lui, qui nous changera des canons du genre – on n’en attendait pas moins d’un tel auteur. Dans Ruines-de-Rome, Senges imagine une fin du monde par les plantes ; une fin du monde douce et invisible, insidieuse, une dévoration lente mais inexorable de la civilisation par le monde végétal, orchestrée par un jardinier minutieux et déterminé. Ce jardinier, héros – si l’on peut dire – et narrateur de Ruines-de-Rome, a une première vision de cette apocalypse en voyant les racines d’un frêle arbrisseau desceller les dalles d’un chemin et soulever le goudron qui le borde. A partir de là, il n’aura de cesse de répandre graines et jeunes pousses dans la ville pour y semer le chaos.

ruines de rome sengesSenges procède, comme à son habitude, par accumulations et empilements. Ruines-de-Rome se présente comme une succession de courts chapitres, portant tous le nom vulgaire d’une plante. Sans qu’on puisse réellement déceler de progression dans le récit, cet inlassable effet d’entassement suffit à traduire l’engloutissement du monde dans le végétal – ou dans la langue qui, par ce vertige de la liste, devient elle-même le tombeau du Monde.

Les références à l’Apocalypse – la vraie, l’originale, celle de Patmos – abondent, ainsi que les noms latins des plantes qui résonnent comme des imprécations, des conjurations qui donnent tout son pouvoir de fascination au texte de Pierre Senges :

Les nomenclatures enivrent : je choisis les fougères pour leurs noms de succubes, de suppôts de Satan, de diables bretons trouvés sur les calvaires ou dans la lande, sous la pleine lune (Barometz, Ceterach) ; pour leurs noms de monstres et de chimères mal abouchées, accouplées de travers ou tête-bêche (Lycopode, Miadesmia) ; pour leurs noms de satyres ou de Harpyes venues de Crête via l’Egypte (Nephrolepsis, Ophioglosse – aussi nommée langue de serpent, herbe sans couture – pecopteris) ; pour leurs noms de Junon du Latium, de matrones à la javelle, d’Agrippine sauvée des eaux (Salvinia).

Le plus séduisant dans Ruines-de-Rome est l’aspect paradoxal de cette fin du monde fantasmée. Le jardinier nous parle d’apocalypse, de destruction, mais en miroir se développe une esthétique de la ruine que n’auraient pas reniée certains romantiques (notons cependant que la ruine-de-Rome est un des noms, intensément poétique comme bien d’autres noms vernaculaires de plantes, du cymbalaire des murs) ; il nous parle d’un enfer à venir mais il est difficile d’y voir autre chose qu’un paradis jadis perdu qui pourrait bien être, sous peu, retrouvé ; un paradis où les bêtes se font complices de la progression des plantes ; où la nature serait redevenue la corne d’abondance qu’elle fut pour Adam et Eve. Le « jardinier des derniers jours » se fait démiurge, architecte de ce qui est la promesse d’une nouvelle existence – il est vrai que toute Apocalypse véritable a sa Jérusalem céleste. Touffu, baroque, frôlant parfois la surcharge comme les autres textes de Pierre Senges, Ruines-de-Rome s’approche parfois de la puissance visionnaire du texte biblique.

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