Le Livre des Baltimore de Joël Dicker

joel dicker - pub ds writer - Le livre des Baltimore

Comme à peu près tout le monde, je m’étais laissé séduire sans faire trop de difficultés en 2012 par la Vérité sur l’affaire Harry Québert. Certes, ce roman était si mal écrit qu’on avait souvent l’impression de lire une mauvaise traduction depuis l’américain, le personnage de pseudo-écrivain illustre qu’était Harry Québert était d’une médiocrité telle qu’on pouvait difficilement y croire plus de dix secondes, la fin de l’enquête était d’une stupidité remarquable, et j’avais été outré que l’Académie Française le couronne, mais il n’empêche que j’avais accepté de me laisser mener par ce page-turner efficace malgré tout et largement inspiré de Philip Roth – que j’aime énormément.

A la sortie du Livre des Baltimore, troisième roman de Joël Dicker, je ne me suis donc pas précipité, mais j’ai fini par céder à l’envie de voir ce qu’il pouvait faire de Marcus Goldman, son alter-ego écrivain (mais en mieux, car tout le monde est toujours mieux dans le monde de Dicker, qui est un genre d’univers parallèle où le rêve américain a marché mieux que prévu et où chacun est ultra beau gosse, riche à millions et célèbre grâce à un de ses innombrables talents). On retrouve donc Marcus dès le début du roman ; il vient d’emménager à Boca Raton, en Floride, où il tente de concevoir son prochain roman dans le calme le plus complet, à peine troublé par ses parties d’échecs avec son vieux voisin Leo.

baltimoreEt puis un jour, voilà-t’y pas que Marcus tombe par hasard sur Alexandra, lumière de sa vie, feu de ses reins (« A-lex-an-dra. Une poignée de lettres, quatre petites syllabes qui allaient bouleverser notre monde tout entier », écrit Dicker avec l’inimitable niaiserie qui le caractérise dès qu’il s’agit de parler d’amour) et tout le boniment, dont il a été malheureusement, tragiquement, séparé par le drame. Non, excusez-moi, le Drame. Ou peut-être même le DRAME (voire, si ça avait été possible, le DRAME en gras, corps 24). Bref, un truc qui a fait exploser sa famille – à lui, Marcus – alors qu’il sortait de l’adolescence.

Il y a donc un Drame et ce sera en quelque sorte la carotte qu’agitera désespérément Joël Dicker tout au long du roman devant nos yeux qui peinent à rester ouverts. Le Drame impliquera Marcus, mais aussi son cousin Hillel – enfant surdoué au point d’en être follement agaçant -, rejeton de la famille des « Goldman de Baltimore » par opposition à la famille de Marcus qui habite le New Jersey, et Woody, un pauvre gamin sauvé de l’orphelinat par les Baltimore. On peut faire toutes les suppositions qu’on veut au fil du roman, mais à vrai dire on s’en moque un peu tant les personnages en deux dimensions de Dicker sont inintéressants, et tant on sent que le Drame sera de toute façon un évènement imprévisible, idiot, simplement destiné à légitimer la construction en faux suspense permanent qu’élabore Dicker, faite de cliffhangers minables et incessants dont aurait honte la plus racoleuse des séries télé.

Mais peut-être vais-je trop loin avec cette comparaison car Joël Dicker n’aimerait sans doute pas que l’on établisse le moindre rapport entre son livre et la télévision. Car autant ses personnages ont tous réussi brillamment et se servent admirablement des médias, autant il ne se prive pas de nous dire ce qu’il pense de cette vilaine société du spectacle, qui nous pousse à consommer et ne nous sert que du divertissement rance. Ah non, il n’a pas peur de dire ces vérités qui dérangent, Joël, il tape du poing sur la table, comme ici à travers  un personnage ultra-prévisible de producteur  :

«  — Le cinéma, Goldman, le voilà l’avenir! Désormais les gens veulent de l’image ! Les gens ne veulent plus réfléchir, ils veulent être guidés ! Ils sont asservis du matin au soir, et quand ils rentrent chez eux, ils sont perdus : leur maître et patron, cette main bienfaitrice qui les nourrit, n’est plus là pour les battre et les conduire. Heureusement, il y a la télévision. L’homme l’allume, se prosterne, et lui remet son destin. Que dois-je manger, Maître? demande-t-il à la télévision. Des lasagnes surgelées ! lui ordonne la publicité. Et le voilà qui se précipite pour mettre au micro-ondes son petit plat dégoûtant. Puis, le voilà qui revient à genoux et demande encore : Et, Maître, que dois-je boire? Du Coca ultra-sucré ! hurle la télévision, agacée. Et elle ordonne encore : Bouffe, cochon, bouffe ! Que tes chairs deviennent grasses et molles. Et l’homme obéit. Et l’homme se goinfre. Puis, après l’heure du repas, la télé se fâche et change ses publicités : Tu es trop gros ! tu es trop laid ! Va vite faire de la gymnastique ! Sois beau ! […j’abrège, il y en a sur deux pages] Il n’y aura peut-être plus que vous, et une poignée de résistants, entassés dans la dernière librairie du pays, mais vous ne pourrez pas lutter indéfiniment : le peuple des zombies et des esclaves finira par gagner. »

Pardon ? Tu dis, Joël… ? La télé, tout ça, c’est pas beau, et puis les gens sont des zombies qui préfèrent la publicité aux livres et…

Oui, tu n’as sans doute pas tort Joël, les zombies sont à nos portes.

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14 Comments

    • En effet, et reprendre un personnage du précédent ne me semblait déjà pas une bonne option quand j’en ai entendu parler…
      (C’est déjà son troisième, en revanche 😉 )

  1. Le premier m’est vite tombé des mains (avant la 50e page il me semble). Alors je passe mon tour pour celui-ci, ton article confirmant pleinement ma décision.

  2. La bande annonce ne donne pas du tout envie d’aller voir le film et votre critique d’acheter ou lire le livre… il doit y avoir de meilleurs romans ou texte américains ou anglo-saxons. (J. Coe, R. Carver, J. Mansfield T. Capote, Harper Lee, T. Morrison etc…)

  3. Je suis justement en train de lire La vérité sur l’affaire Harry Québert. Le livre traînait dans ma PAL depuis sa sortie. Je m’étais laissée tenter par le chant des sirènes puis découragée devant le nombre de chroniques lues.
    Comme tu le dis on peut tomber dans l’effet page turner. Mais ce n’est qu’une histoire comme bon nombre de séries télévisées. J’en ai lu un tiers mais je trouve cela un peu verbeux. Je ne lirai pas ce second opus, c’est certain.

    • Oui, on était à fond dans la série télé, avec Harry Québert – avec quand même un savoir-faire notable. J’espère donc voir ta critique bientôt 😉

  4. Ce sera sans moi. J’ai été consternée par la platitude de La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Efficace page-turner en effet, mais grand prix de l’Académie Française… C’était à n’y rien comprendre.

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