Les lauriers sont coupés d’Edouard Dujardin

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Edouard Dujardin est une note de bas de page dans l’histoire de la littérature mondiale. A peine plus. C’est triste, mais c’est comme ça – et si on y réfléchit bien, c’est déjà pas si mal. Car de cet auteur qui traversa la fin du dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième et qui s’illustra aussi bien comme dramaturge, comme romancier que comme poète, ne reste dans la mémoire de quelques-uns qu’une longue nouvelle ou un court roman, les Lauriers sont coupés.

Pourquoi ce texte en particulier, vous demandez-vous peut-être ? Tout simplement parce que Dujardin y a invité un procédé qui allait devenir presque cinquante ans plus tard la base du stream of consciousness anglais et donc de quelques immenses romans, de Mrs Dalloway à Ulysses. Les Lauriers sont coupés est en effet la première oeuvre intégralement constituée d’un monologue intérieur, celui de Daniel Prince, jeune galant que l’on suit l’espace de quelques soirées lors desquelles il tente de se rapprocher de la charmante mondaine Léa.

Pourquoi donc a-t-on oublié les Lauriers sont coupés s’il représente une telle révolution dans le champ littéraire ? La première fois que j’en ai entendu parler, à la fac, l’enseignant qui en avait brièvement fait mention s’était empressé de préciser que malgré sa valeur historique, ce petit roman était tout bonnement illisible. Quelques années plus tard, c’était donc avant tout pour vérifier cette affirmation (entendue à nouveau, dans d’autres bouches, par la suite) que je me suis attaqué à l’oeuvre maîtresse d’Edouard Dujardin.

Force est de reconnaître que dans l’ensemble les Lauriers sont coupés prête plus au rire qu’à l’admiration. Dujardin pousse le principe du monologue intérieur jusqu’à son extrême, et n’épargne rien des scories de la pensée du quotidien – quelque chose comme « ai-je fermé le gaz j’ai un peu faim oh un oiseau attention à la marche » pour le caricaturer – ce qui rend la lecture extrêmement indigeste. Il faut ajouter à cela des tournures et des inversions grotesques, sans doute prisées par les précieux de l’époque de Dujardin. On trouve par exemple, sur une seule page, des curiosités comme « Point heureuse elle n’est », « les boutiques toutes sont éclairées dans l’avenue; comme vite le soir arrive » ou encore l’incompréhensible « c’est les variées formes dont elle [une amie] est manifeste ».

En bref, on frise l’absurdité à de nombreuses reprises. Il serait cependant injuste de réduire Dujardin à cela, car sa nouvelle touche, en quelques endroits, extrêmement juste. Il y a d’abord des passages qui, par le ressassement de la pensée, évoquent comme par prémonition le style haché d’une Marguerite Duras : « Et c’est l’heure; l’heure? six heures; à cette horloge six heures, l’heure attendue. La maison où je dois entrer: où je trouverai quelqu’un; la maison; le vestibule; entrons. »

Plus loin dans la nouvelle, la pesanteur du style de Dujardin fait des merveilles dans un chapitre où Daniel Prince se fait rejeter par celle dont il espérait tout. Son incompréhension totale est parfaitement exprimée par les revirements nerveux et saccadés de sa pensée. Prince, comme le lecteur, se noie dans les conjectures, les « si », les « pourtant ». On croirait que l’ensemble du roman a été imaginé pour permettre à cette scène, splendide, d’exister. On ne peut que regretter qu’il s’agisse du seul éclair de génie de Dujardin, au milieu d’un texte sans doute révolutionnaire mais tout de même bien laborieux.

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Cet article constitue ma troisième contribution au Challenge Classique 2016.

challenge - don quichotte

 

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6 Comments

  1. Exactement : c’est un roman qui a inventé un truc, mais heureusement que de bons auteurs sont venus plus tard pour en faire quelque chose ^^ Je l’avais lu à la fac aussi, et franchement j’avais trouvé ça diablement mauvais !

    • Pauvre Dujardin, c’est un peu comme s’il avait inventé la poudre mais qu’il n’avait pas compris à quoi ça servait 🙂 Heureusement que quelques profs de fac sont encore là pour se rappeler de lui !

  2. Mon parcours littéraire n’a jamais mis cet auteur et encore moins ce titre sur ma route.
    Ce challenge a décidément du bon !

  3. Un livre à ne pas lire alors : mieux vaudrait se replonger dans Mrs Dalloway ou Orlando peut-être… ou relire les auteurs du théâtre de dérision?

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