Monsieur de Bougrelon de Jean Lorrain

monsieur-de-bougrelon-timar

Dans Monsieur de Bougrelon, roman de Jean Lorrain paru en 1897, deux amis entreprennent un voyage de quelques semaines à Amsterdam. Qui ils sont exactement, d’où ils viennent, ce qu’ils font : nous ne le saurons guère, car ils ne sont que des faire-valoir, les témoins étonnés de la vie bouillante d’Amsterdam, de l’atmosphère décadente de ses cafés, et surtout des apparitions d’un étonnant personnage : Monsieur de Bougrelon.

Monsieur de Bougrelon, exilé volontaire en Hollande depuis plus de quarante ans, semble sortir pour les deux jeunes hommes d’un autre siècle. Il a le panache des héros des guerres napoléoniennes, la garde-robe d’un aristocrate de l’Ancien Régime ; il est « une idée dans une époque où il n’y en a plus ». L’extravagance de Bougrelon les amuse, ses innombrables anecdotes sur sa vie mondaine les passionnent. Et il faut dire que le spectacle vaut le détour :

Pour nous faire honneur, le vieux beau avait endossé une telle houppelande de drap carmélite et un tel bonnet de fourrure, que le souffle nous manqua. A brandebourgs de soie olive et plus historiée de soutaches qu’un dolman de magyar, c’était, pincée à la taille et battant à mi-jambes, un vêtement imprévu, même en Amsterdam, où les passants des rues ont encore le costume de l’amiral Ruytter. C’était tout ce qu’on voulait, excepté une houppelande, la robe de chambre d’Argan, le caftan d’un chef du Caucase, la pelisse d’un juif de Varsovie, quelque chose d’innommable, d’extravagant, et cependant de déjà vu à la retraite de Russie, une épique défroque qui eût fait la fortune d’un premier rôle de drame sur une scène du boulevard.

monsieur de bougrelon - lorrainIl est difficile de citer tous les morceaux de bravoure qui émaillent Monsieur de Bougrelon, composé en grande partie de récits enchâssés qui ne sont pas sans rappeler pour certains les nouvelles cruelles et lascives de Barbey d’Aurevilly – comme celui évoquant une femme s’étant fait incruster quinze rubis à même la peau, en souvenir d’autant de viols. « Quinze gouttes de sang qui perlaient translucides sur le nu de sa chair, quinze gemmes brasillantes sur ses épaules trouées de quinze plaies, quinze cicatrices qui se rouvraient chaque fois qu’elle allait au bal », écrit Lorrain.

Evidemment, les ors et les histoires sulfureuses ne servent qu’à une chose : dissimuler la douleur d’être le vestige d’un temps révolu. Monsieur de Bougrelon incarne à lui seul la mélancolie fin-de-siècle, celle des « décadents » qu’on peut aussi rencontrer chez Huysmans. Pour lutter contre ce sentiment de finitude, Bougrelon se met en scène, fait de sa vie un chef d’oeuvre, et affirme avec un style sans égal le pouvoir des mots à embellir la réalité. Même de simples conserves trouvent dans la bouche de Bougrelon des allures merveilleuse :

— Parfaitement, de conserves, car ici les conserves, Messieurs, sont de vraies visions d’art. Je sais des bocaux de chinois et d’abricots, Messieurs, qui font pâlir les Van Ostade ; Rubens seul, mieux seul Van Dyck peut lutter avec les roses de chair et les luisants d’argent de certains flacons d’anchois, et les huîtres marinées, Messieurs ! Leur aspect loqueteux et blanchâtre, ces charpies en décomposition (on dirait des fœtus), quel poème ! Tous les sabbats de Goya, ces flacons d’huîtres les contiennent. Ce sont des enfants mort-nés offerts par les sorcières à Mamoun, roi des démons. Je n’insisterai pas sur les vertes phallophories suggestionnées par les bocaux d’asperges. Quel reliquaire de souvenirs pour une courtisane? Et les cédrats donc, les rondes tours de verre où dorment empilés, tels des capitons, les rondeurs des cédrats ! . . .

Monsieur de Bougrelon n’est au bout du compte qu’un fantoche, un homme qui se construit lui-même et qui n’est que littérature. Sa chute, inévitable, laisse un goût amer. Reste un personnage fascinant, infiniment touchant, et un roman qui est, à n’en pas douter, un des plus beaux qu’ait produit le dix-neuvième siècle finissant.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus full

J’ai emprunté l’image d’en-tête au beau billet que Chypre Rouge a consacré au roman. Elle provient d’une édition illustrée par Timar de Monsieur de Bougrelon.

Cet article est ma deuxième contribution au Challenge Classique 2016.

challenge - don quichotte

Sur le même thème :

4 Comments

    • Je t’en prie, j’espère qu’il te séduira aussi 🙂 Je ne connaissais finalement que peu le XIXe « décadent » (tel que Huysmans, que j’adore, peut l’incarner) ; j’ai lu quelques représentants de l’époque et Lorrain est celui qui m’a le plus convaincu !

  1. Très séduisant billet ; j’avais été fascinée par Barbey d’Aurevilly quand je l’ai découvert durant mes études (qui remontent à un peu loin maintenant). Mon prochain classique sera probablement d’une date très proche…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *