Corps et âme de Frank Conroy

corps et âme - keybord cat

Claude Rawlings a un don. Celui-ci lui est tombé dessus, du ciel, car rien ne semblait prédestiner ce pauvre gamin, abandonné par son père et élevé par une mère alcoolique et paranoïaque, à l’apprentissage du piano. Encore moins à évoluer dans les hautes sphères de la société, où son talent sera suffisamment reconnu pour lui permettre de se lier d’amitié avec les puissants, et d’épouser une femme qui le sortira définitivement de sa classe d’origine.

Tout ceci, Claude le doit non seulement à son talent et à son travail, mais aussi à son premier professeur de piano, le vieux Weisfeld, qui saisit dès le premier coup d’oeil le potentiel de ce gamin qui semble pourtant avoir poussé la porte de son magasin de musique par hasard. Il suffit de quelques notes pour que Weisfeld lui propose de lui apprendre gratuitement tout ce qu’il sait du solfège, du piano et de la composition classique.

corps et âme couvertureCa commence presque comme du Dickens : Charles n’est pas orphelin mais il s’en faut de peu tant sa mère est absente ; il ne vit pas à la rue mais la cave encombrée qui lui sert de chambre ne vaut guère mieux. Par la seule force de son talent, Claude va s’extraire de sa condition, au prix de Grandes Espérances rarement déçues.

C’est même tout le problème de Corps et âme : en dehors de sa condition de départ, aucun obstacle ne semble jamais se dresser sur le chemin de Claude. Quel est l’intérêt d’un roman d’apprentissage si son héros semble protégé des dieux, qui non contents de lui avoir octroyé un don hors du commun, font en sorte de mettre à chaque instant les personnes les mieux intentionnées du monde devant lui ?

En pas loin de sept cent pages, on a bien le temps de se lasser de ces aventures qui n’en sont pas, de ce long fleuve tranquille qui semble parfois même s’arrêter de couler tant les péripéties y sont inexistantes. Il faut attendre la dernière centaine de pages pour qu’enfin Claude rencontre quelques contrariétés – et encore n’ont-elles aucun rapport avec le parcours qu’il a accompli, puisqu’il ne s’agira guère que d’une banale crise de couple. Corps et âme souffre grandement de cette faiblesse structurelle, et le style pourtant admirable de fluidité de Frank Conroy n’y peut rien.

platypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus grayplatypus gray

Sur le même thème :

6 Comments

  1. Tu es très dur avec ce roman ! Je soutiens toujours que je l’adore.
    Je suis d’accord, le personnage rencontre bien peu d’obstacles mais est-ce une condition indispensable pour faire un bon roman ? Bref, je boude.

    • Haha mais non, ne le prends pas comme ça 😀 Disons que la présence de péripéties n’est pas indispensable en soi, mais dans un récit de ce genre (extrêmement classique dans la forme, et assez référencé du côté du roman d’orphelin quasiment à la Dickens) ça fait, pour le moins, tout drôle. Encore, s’il y avait un petit quelque chose qui laissait penser que l’auteur cherchait à revisiter ce genre, ça pourrait se révéler intéressant, mais en l’occurrence ça ne me semble pas fait exprès !

  2. Arghlll, blême je suis … Comment peut-on dire de telles horreurs ? 😉
    Mon sourcil gauche s’est soulevé au premier paragraphe , car je trouvais que tu résumais étrangement l’histoire … Le deuxième l’a rejoint assez vite devant la pluie de critiques que tu lui assènes ! C’est avant tout l’histoire d’un MUSICIEN , et je peux te dire , pour être de la partie, que bien des choses sont magnifiquement dites et traduites sur ce qu’est cette passion , ce sacerdoce, cette condition , et la vie qui va avec … Je n’y vois aucunement un « roman d’orphelin » comme tu le classes , un roman d’initiation , oui, et drôlement fin … décrivant magnifiquement des sensations très particulières quand on joue , et les les interactions avec les autres musiciens… Si tu penses que le héros ne rencontre aucune difficulté sur son chemin, c’est que tu négliges le fait que c’est essentiellement contre lui-même qu’il se bat en voulant devenir un bon artiste (et ça ce n’est pas rien ) Et après un démarrage aussi chaotique , il a bien le droit de croiser sa chance, non ?
    Comme tu le comprends, c’est un livre que j’ai beaucoup aimé, beaucoup offert 🙂 et je trouve que ta critique passe « à côté  » du livre en quelque sorte

    • C’est effectivement un problème que j’ai rencontré : je n’y connais rien, en termes de technique, en musique ; et je n’ai jamais joué d’un instrument. Donc certaines choses ne m’ont pas du tout parlé. Cependant, je trouve justement l’approche de l’instrument assez dingue : en gros, il est simplement indiqué dès le départ que le héros a un don absolument hors du commun, et je ne vois décidément pas où est le « combat », y compris contre lui-même, là-dedans. Tout est si facile… Il n’a même pas de choix à opérer, ou si peu ; dès qu’il pose un doigt sur le clavier pour la première fois, la musique devient toute sa vie ou presque. Bref, non, pour moi ça manque de finesse dans la façon dont c’est amené, même si je veux bien admettre que pour un musicien certaines choses trouvent un autre écho.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *