Au départ d’Atocha de Ben Lerner

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Nous sommes en 2004, et Adam Gordon, jeune poète américain a décroché une bourse pour une résidence d’écriture à Madrid, où il traîne ses guêtres depuis quelques mois déjà. Entre deux joints et un verre avec les quelques relations qu’il s’est fait en dépit de son espagnol hésitant, Adam a tout juste le temps de penser au projet qu’il a improvisé pour poser sa candidature, et qui était supposé mener à un recueil de poésies à charge contre l’administration Bush, inspirée de la poésie espagnole de l’époque franquiste.

Plutôt que de se mettre sérieusement au travail, Adam se préoccupe de l’image qu’il renvoie à ses nouvelles connaissances madrilènes, tous poètes, traducteurs, peintres ou directeurs de galeries. Tout l’enjeu est de ne pas avoir l’air d’un Américain arrogant, mais de donner l’impression d’être familier de la culture – et surtout de la littérature – espagnole ; de faire croire que le travail sur les nouveaux poèmes avancent, mais surtout ne pas laisser entendre qu’il serait possible d’en lire des extraits, faute de se retrouver pris au dépourvu…

au départ d'atocha - ben lernerContrairement au second roman de Ben Lerner, 10:04,  que j’ai lu l’année dernière, le ton au début d’Au départ d’Atocha est presque à la farce : Adam Gordon se prend simplement au jeu des petites hypocrisies d’un monde d’intellectuels bohèmes où chacun essaye de briller, notamment dans des joutes verbales qui semblent tenir lieu de parade amoureuse entre hommes et femmes. Un jeu qui rappelle l’ambiance fiévreuse de la partie espagnole du Soleil se lève aussi d’Hemingway, et dans lequel Adam a un coup d’avance, précisément sa mauvaise maîtrise de la langue qui force ses interlocuteurs à remplir eux-mêmes les  blancs et à y projeter ce qu’ils veulent :

Ici, dans la deuxième phase de mon projet, Isabel assignait une grande profondeur de sens – non, une pluralité de sens possibles et tout aussi pénétrants – à mon discours incomplet, dont les bribes suffisaient à suggérer ma clairvoyance, mon éloquence contrariée ; et comme elle projetait sur moi ce qu’elle se persuadait d’avoir découvert, elle éprouvait à mon égard, me plaisais-je à croire, une immense affinité spirituelle.

Une stratégie qui semble s’inspirer directement de la conception pessimiste qu’a Adam de la poésie, lui qui compare ses poèmes à « des écrans sur lesquels les auditeurs projetaient leur fois désespérée en la possibilité d’une expérience poétique » malgré la conviction de ses amis que la littérature peut encore avoir un impact fort sur la marche du monde. Une vision quelque peu cynique, mais qui n’entache en rien, bien au contraire, le plaisir que l’on prend à suivre ce drôle d’imposteur dans les rues de Madrid…

Et puis le ton se fait plus grave, inévitablement, lorsque Madrid bascule dans l’horreur des attentats de la gare d’Atocha du 11 mars 2004. Le roman se reconfigure alors tout à fait, à mesure que ceux qui ne semblaient être que de plaisants poseurs endossent des rôles plus profonds, se découvrent une existence politique. La fable prend une tournure plus universelle, Adam devenant malgré lui représentant de l’Amérique face au Vieux monde, et représentant de l’inutilité de l’art face à la violence du monde.

On pourrait en rester là mais, dans un dernier retournement, Adam se révèle être un narrateur bien peu fiable. Une pirouette, presque un twist, qui force à reconsidérer l’ensemble du roman et de son message :  « Peut-être n’y avait-il d’imposture que dans mon sentiment d’imposture », réalise Adam. Peut-être n’y a-t-il d’incommunicabilité que dans notre propre impression de ne pas être compris. Et peut-être contrairement à ce que pensait Adam tout ce temps, la poésie peut-elle encore changer le monde. On avait pourtant fait une croix dessus, comme Adam ; Ben Lerner, avec une vivacité providentielle, revient semer le doute. Et invente par la même occasion un drôle de genre hybride, un art poétique mélancolique qui entre en collision avec un roman politique feel-good.

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