Le Livre des choses étranges et nouvelles de Michel Faber

tintin au congo

Peter Leigh est un missionnaire d’un genre nouveau. Oubliez le chapeau de colon de Tintin au Congo : Peter est plutôt du genre casque de cosmonaute et bouteilles d’oxygène. Car sa mission est bien particulière : l’USIC – une nébuleuse entreprise qui a remplacé la NASA – l’a embauché pour prêcher la bonne parole aux habitants d’une planète en cours de terraformation, nommée Oasis. Derrière lui, Peter laisse des fidèles éplorés mais surtout sa femme Bea, grâce à qui il a rencontré Dieu. Ils ont traversé ensemble toutes les épreuves de l’existence mais, ils vont devoir vivre seuls, chacun de leur côté, ce qui sera l’expérience la plus transformative de leur vie.

La narration se focalise évidemment sur Peter et sur sa découverte du nouveau monde qu’est la planète Oasis. La vie de Bea, qui s’écroule peu à peu, ne nous sera connue que par le biais des messages qu’elle peut envoyer à son mari par le Shoot*, un appareil de messagerie rudimentaire. Bien loin d’autres récits de découvertes de mondes extraterrestres, Michel Faber veille à rendre cette nouvelle planète aussi peu sensationnelle que possible. Certes, Oasis est déjà exceptionnelle dans la mesure où elle abrite plusieurs formes de vie, mais en dehors de ça la banalité y règne, et tous les habitants de la base d’USIC, par ailleurs choisis pour leur tempérance extrême, s’engouffrent vite dans une routine que ne viennent plus troubler les quelques découvertes exotiques que fait Peter à son arrivée – de la pluie qui danse à l’extraordinaire whiteflower, une plante qui, transformée par les natifs d’Oasis, peut prendre l’apparence et le goût de n’importe quel autre aliment. Au-delà, cette planète est un constant « anti-climax », comme le remarque Grainger, la pharmacienne de la base chargée de veiller sur Peter.

the-book-of-stange-new-things-Le-Livre-des-choses-étranges-et-nouvelles-michel-faber - couvertureLes habitants eux-mêmes, les Oasans, répondent à cette laconique description. Une fois la première rencontre passée – ainsi que le choc lié à leur apparence, à la fois proche et éloignée de la nôtre -, Peter découvre un peuple plus que paisible, presque apathique, que seule semble éveiller la perspective d’entendre prêcher la bonne parole venue du Livre des choses étranges et nouvelles – le nom qu’ils donnent à la Bible. Car, contrairement aux attentes de Peter, les Oasans ont déjà été convertis, pour certains, par un pasteur précédemment envoyé par l’USIC dont ils ont reçu l’enseignement avec avidité.

En bref, cette mission se révèle vite être une sinécure. Les Oasans accueillent Peter à bras ouverts, et les difficultés de communication, minimes, que celui-ci rencontre ne l’empêchent pas de leur enseigner nombre de passage des Ecritures. Peter est un parfait VRP de la religion catholique et se répand à qui mieux mieux en Psaumes, Epîtres de Saint-Paul et autres extraits des Proverbes. Devoir suivre un personnage pareil est des plus exaspérants ; on croirait être condamné à accompagner un témoin de Jéhovah dans sa tournée de porte-à-porte. Michel Faber nous met dans une situation inconfortable : pendant longtemps, rien ne vient tempérer l’enthousiasme de Peter, à la limite du fou de Dieu, et son discours de bigot est assez pénible pour un mécréant comme moi. Quoi qu’il en soit, quelques zones d’ombre permettent de supposer que le fond de l’histoire n’a pas été atteint par Peter – qui peut se révéler assez benêt à certaines occasions. Quel intérêt, notamment, a l’USIC à convertir ces extraterrestres au christianisme ? Comment ne pas penser à l’évangélisation par la contrainte de nombreux pays colonisés par les puissances européennes ?

Je regrette que le tour que prennent les choses empêche Faber de creuser ces questions, de l’ordre du politique. Conforme à ce que le discours de Peter laisse envisager dès le début, le roman se cale plutôt sur une piste métaphysique, la question de la foi occupant tout le terrain. Sur Terre, Bea perd toute confiance en Dieu suite à une série de catastrophes planétaires et de déconvenues personnelles. Sur Oasis, Peter finit par se demander (tout de même !) ce qui pousse les Oasans à croire en un Dieu dont la parole reste, pour l’essentiel, impénétrable et foncièrement étrangère. Peter réalise que leur foi – ou bien est-ce le propre de toute foi – est essentiellement égocentrée et répond à deux besoins : se sentir moins seul, lutter contre la peur de la mort. La sienne vacille – un bref instant, point trop n’en faut.

Ce discours sur la foi produit certes de très belles pages dans le dernier quart du roman, surtout quand il est question de la foi en l’autre, lorsque le couple que forment Bea et Peter se délite pour de bon, mais on ne sort jamais tout à fait de ce qui semble être un prosélytisme embarrassant. Faber s’en sort tout de même, essentiellement grâce au monde qu’il invente – peu d’auteurs peuvent se vanter de rendre aussi crédible et limpide un univers étranger ; j’ai pensé, souvent, à Philip Pullman et à sa façon de donner vie à l’univers de Lyra dans A la croisée des mondes – et au peuple extrêmement attachant des Oasans.  On aimerait pouvoir se perdre dans ce monde extrêmement séduisant sans être importuné sans cesse par le prêchi-prêcha de son héros.

platypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus grayplatypus gray

* J’ai lu ce roman en anglais et je conserve donc les mots utilisés dans la version originale ; j’ignore quels choix ont été faits dans la traduction de Mathieu Dumont et Arthur Lochmann que l’Olivier a publiée en octobre dernier.

Sur le même thème :

One Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *