L’Âge des lettres d’Antoine Compagnon

Roland Barthes - l'Âge des lettres

Jusqu’à tout récemment, Antoine Compagnon et moi n’étions pas très copains. Je lui tenais un peu rigueur de son essai le Démon de la théorie, douloureux souvenir de lecture en deuxième ou troisième année de licence. Je ne me souviens d’ailleurs pas très bien du contenu de ce livre – je me demande si j’étais parvenu à la terminer – mais il hante encore mes cauchemars. Il était donc grand temps que je me réconcilie avec cette grande figure des lettres, et quoi de mieux pour cela qu’un livre bien plus personnel et beaucoup moins aride que le précédent ? Dans l’Âge des lettres, la théorie littéraire n’apparaît que de loin en loin : il ne s’agit pas d’un essai mais d’un livre de souvenirs, articulés autour de la figure du mentor que fut pour Compagnon (et pour bien d’autres) Roland Barthes.

l'âge des lettres - couv - antoine compagnonCompagnon, esprit brillant s’il en est, vient d’obtenir son diplôme à Polytechnique lorsqu’il bifurque vers des études de lettres ; et c’est plus ou moins par hasard qu’il est accepté par Barthes dans son petit séminaire de la rue de Tournon. Barthes approche des soixante ans ; il travaille à la rédaction des Fragments d’un discours amoureux, qui nourrissent son cours du séminaire ; Compagnon n’a pas la trentaine,  et il se prépare à écrire une thèse sous la direction de Julia Kristeva. Entre les deux hommes se noue une riche  et chaleureuse relation de maître à élève que Compagnon reconstitue ici à la faveur de lettres retrouvées à l’occasion du centenaire de Barthes.

L’Âge des lettres tourne constamment autour de la figure de Barthes, mais ne se veut ni une entreprise biographique ni, encore moins, une hagiographie. Si ce petit texte fonctionne aussi bien, c’est justement par l’apport personnel de Compagnon, par la subjectivité revendiquée de ces souvenirs.

C’est, avant tout, la chronique d’une amitié, et que celle-ci mette en relation deux monstres sacrés de la théorie littéraire est secondaire. Une amitié avec beaucoup de hauts et quelques bas, sublimée bien sûr par le drame qui la clôt, mais que Compagnon se refuse à idéaliser. De la même manière, Compagnon n’hésite pas à désigner dans l’oeuvre de Barthes leurs points de désaccord (Compagnon désapprouve notamment Sur Racine). C’est évidemment le plus bel hommage que l’on puisse imaginer : la discussion entre les deux hommes se poursuit aujourd’hui encore, et la pensée de Barthes reste vivante.

C’est aussi, comme son titre l’indique, la chronique d’une époque, reconstituée par petites touches : par le biais d’un discret name-dropping, par l’intermédiaire de quelques objets, comme la machine à écrire électrique Olivetti dont Barthes, incapable de se servir, fit cadeau à Compagnon, ou plus simplement au travers de la simple écriture manuscrite de tel ou tel ancien ami, qui suffit à réveiller tout un monde. Compagnon se montre souvent nostalgique, mais ne verse jamais dans le « c’était mieux avant ».  C’est ce juste et délicat équilibre qui rend l’Âge des lettres si délicieusement attachant.

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4 Comments

  1. Oh, voilà qui me donne très envie… Je n’ai lu de Compagnon que « Un été avec Montaigne ». Ce sera l’occasion de le découvrir, lui et mieux Barthes par la même occasion.

    • Je suis justement en train de relire (enfin de lire pour de bon, car je n’en ai lu que des extraits auparavant) les Essais de Montaigne, et je pense que je lirai le livre de Compagnon quand j’en aurai terminé !

      Et d’ici peu, j’aimerais relire du Barthes, car l’essentiel de mes souvenirs datent de mes études et sont très partiels. J’ai eu récemment entre les mains le recueil de ses cours au Collège de France, et ce qu’il y dit du haïku (forme qui m’intéresse pourtant assez peu) est passionnant, et m’a donné envie d’y revenir…

  2. Mmmmm, ça sonne bon tout ça. Je suis toujours épatée de découvrir que tel ou tel écrivain, professeur ou autre a côtoyé tant de ces figures qu’on nous a appris à vénérer à l’université. Je suis jalouse de ceux qui ont vécu cette époque, cette effervescence et ces rencontres, dire qu’il ne nous reste plus que des Raphaël Enthoven et autres Michel Onfray comme « intellectuels (présentés comme) éclairés » de nos jours :°-(…

    • Oui, c’est vrai que Barthes, en temps normal, me semble faire partie d’une époque relativement éloignée, en tout cas largement révolue ! Mais ils sont encore très nombreux, ceux qui l’ont fréquenté ou l’ont eu comme enseignant. Si seulement c’était eux qu’on voyait à la télé et ailleurs à la place de ceux que tu cites, le paysage intellectuel en serait sans doute complètement changé…

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