Mrs Engels de Gavin McCrea

Lizzie Burns

Lizzie Burns, née en 1827, fille d’un ouvrier spécialisé dans la teinture du coton, n’avait rien d’une femme ordinaire. Elle se destinait pourtant à travailler dans la même usine que son père, tout comme sa soeur Mary. C’était sans compter sans l’apparition dans le cadre du jeune et séduisant héritier de la manufacture, bien décidé à changer quelque peu les méthodes de son père par égard pour le bien-être de ses employés et qui, à force de les côtoyer, va tomber amoureux de Mary.

Et cet homme non plus n’a rien de banal. On se souvient surtout de lui pour certains de ses essais qui sont à l’origine du socialisme, pour son amitié avec Karl Marx et pour son travail fondamental qui a permis au Capital d’être publié après la mort de celui-ci. Cet homme, c’est évidemment Friedrich Engels, et sa vie va rester intimement liée à celles des soeurs Burns. Il vit d’abord avec Mary, toujours accompagnée de Lizzie. Quand Mary meurt en 1863, Lizzie prend sa place, non sans quelques atermoiements. Elle va être à la fois témoin et actrice de quinze ans essentiels pour Engels et Marx et pour l’essor de leurs théories.

mrs engels - gavin mccreaPour son premier roman, Gavin McCrea ne choisit pas la facilité. Il y a de la matière dans cette histoire, et c’est peu de le dire. Il y a d’abord la part sentimentale, puisque Lizzie remplace sa soeur dans la vie de Friedrich, sans jamais savoir si pour lui il s’agit d’un pis-aller, d’un moyen de retenir la morte ou d’un véritable choix de coeur. Mais il y a surtout une part politique et philosophique extrêmement riche : Lizzie Burns – qui ne s’appellera jamais réellement Mrs Engels puisque le couple refuse le mariage petit-bourgeois -, fille de basse extraction qui n’a jamais appris à lire ni à écrire, se voit propulsée maîtresse d’une maison bourgeoise, aux côtés d’un mari certes amoureux du prolétariat mais qui ne saurait renoncer à ses prérogatives d’homme aisé. « A pauper woman on an expensive couch », voilà comment se voit Lizzie. Elle est communiste par instinct, fait preuve d’une intelligence rare en dépit de son illettrisme ; son mari l’est par raison, mais sa capacité à justifier ses doctrines par de complexes raisonnements philosophiques ou économiques ne suffit pas toujours à le rendre égal à Lizzie et à son engagement viscéral pour les pauvres. « At the end of the day, it’s the poor that must do things for the poor », écrit-elle.

La tâche est ardue, mais Gavin McCrea s’en empare avec une assurance admirable. Dilemmes moraux, joutes philosophiques et vacillements du coeur s’entremêlent allègrement au gré d’une construction qui fait la part belle à d’habiles sauts dans le temps. Surtout, McCrea donne une voix, une présence remarquable à Lizzie Burns, cette oubliée pourtant si étonnante. C’est grâce au style bien particulier qu’il prête à Lizzie, un anglais à la fois plein d’allant et rudement malmené par les I says et autres anomalies de la rude langue d’ouvrière irlandaise de Lizzie, qu’il parvient à donner véritablement chair à ce personnage complexe et profondément touchant. Une langue âpre, rocailleuse qui n’est pas la moindre des qualités de ce premier roman impressionnant de maîtrise.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

Mrs Engels a été publié en mai 2015 au Royaume-Uni ; avec un peu de chance, un éditeur français nous en proposera bientôt une traduction.

Sur le même thème :

2 Comments

    • J’ai parlé avec l’auteur sur Twitter et il m’a dit que pour l’instant ce n’était pas prévu : des traductions en espagnol et en serbe sont en cours, mais rien en français… J’espère vraiment que ça va venir !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *