En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut

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C’est le succès de librairie surprise de la rentrée de janvier. Porté par un bouche-à-oreilles enthousiaste, loué par une bonne partie de la blogosphère avant d’être repéré par la presse, En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut est le genre de conte de fées éditorial qui fait rêver tout le monde : Bourdeaut, trente-cinq ans, se fait rembarrer par toutes les maisons d’éditions d’envergure, atterrit chez un petit éditeur (de qualité), Finitude, qui prévoit d’en tirer quelques centaines tout au plus, et finit par en vendre des camions entiers (entre 60 et 80.000 d’après les derniers chiffres que j’ai lus). Et par-dessus le marché, il a l’air super gentil, Olivier Bourdeaut, c’est le gendre idéal de ta maman croisé avec Philippe Douste-Blazy et un agent immobilier*. Une tronche de loser magnifique. On a envie d’y croire.

Et puis, dans toutes les critiques ou presque, ce mot-clé qui invite à la bienveillance la plus totale : Boris Vian. Car qui n’aime pas Boris Vian, qui n’a pas été charmé au lycée par l’Ecume des jours, qui ne serait pas emballé à l’idée de retrouver l’esprit si décalé du génial écrivain, jazzman, pataphysicien, parolier, scénariste (etc.) que fut Boris Vian ?

en attendant bojangles - bourdeaut - couvQui ? Moi. Attention, précisons tout de suite : j’aime beaucoup Boris Vian. L’Arrache-Coeur, par-dessus tout ; les Fourmis, aussi, et bien sûr les romans parus sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Mais pas l’Ecume des jours qui, malgré sa soyeuse mélancolie, m’a toujours semblé être le plus creux des romans de Boris Vian. Au-delà des trouvailles langagières, c’est un roman que je trouve terne et plan-plan par rapport au reste de son oeuvre ; sa folie douce y est vidée de sa substance, de la part d’effroi qui fait de l’Arrache-coeur, par exemple, un texte si fascinant. Et, quand on compare un jeune romancier à Vian, c’est systématiquement pour suggérer une parenté avec l’Ecume des jours.

Ca ne rate pas pour Bourdeault : même l’histoire est quasi-identique. Un homme, une femme, l’amour fou et une maladie terrible qui va la ronger, elle, et détruire peu à peu le petit cocon poétique qu’ils s’étaient construits. Deux différences, principalement : point de nénuphar, mais une forme de folie qui s’empare petit à petit de l’aimée ; et la présence d’un enfant au milieu, qui est notre narrateur.

En dehors de ça, tous les indicateurs pointent vers Vian. Les parents vivent dans un monde à part, ne travaillent pas ou peu, passent leurs journées à danser et boire des cocktails sous l’oeil de Mademoiselle Superfétatoire, leur oiseau de compagnie. C’est foufou, mais un genre de folie très policée, très lisse, où rien ne dépasse. Ca n’est pas déplaisant, c’est même tout à fait charmant et divertissant par endroits, mais Bourdeaut ne peut se départir de certains tics un peu mièvres. Par exemple, même quand la mère finit à l’hôpital, c’est une gentille folie qui s’empare d’elle. Georgette est bipolaire, oui, mais c’est une bipolarité sympa, rigolote. C’est rigolo d’être fou. Enfin d’être foufou, pardon.

Bourdeaut souligne avec une lourdeur parfois pénible l’extravagance de ses personnages, et le fait surtout avec un angélisme forcené. Sans vouloir être rabat-joie, il paraît clair que ses personnages sont alcooliques, inconséquents, et s’empressent de déscolariser leur fils sans se soucier de son éducation à la maison. Il y avait peut-être là quelque chose à creuser d’ailleurs : la part d’ombre des personnages est importante, mais Olivier Bourdeaut semble préférer en faire abstraction, fermer les yeux sur des aspects qui lui auraient pourtant permis de s’approcher du meilleur de Boris Vian – alors qu’il n’en offre, en l’état, qu’une version édulcorée.

Nuançons, tout de même : je vois ce que certains trouvent à En attendant Bojangles. C’est un petit récit foncièrement mignon, que je trouve certes candide mais qui, pour peu qu’on veuille jouer le jeu, se révélera touchant, empreint d’un charme un peu désuet. Olivier Bourdeault a même déjà une certaine maturité dans l’écriture, un style qui accroche plutôt, et il n’aura pas à rougir, dans quelques années, de son premier roman. Attendons qu’il fasse réellement ses preuves ; pour le moment, En attendant Bojangles est un texte naïf, très vert, tout à fait anodin mais sympathique, et qui ne mérite ni qu’on le porte aux nues, ni qu’on le descende en flèche.

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*Cachou m’a signalé la critique de Myriam Leroy, qui dit sensiblement la même chose mais avec beaucoup d’humour et une belle voix. La vanne de l’agent immobilier, j’y avais pensé mais elle l’a faite en premier. Je suis dégoûté, mais allez l’écouter quand même.

 

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19 Comments

  1. Toutes sortes de signaux me font penser que ce livre n’est pas pour moi …
    Tes critiques se rapprochent (aussi, ah ah) de celles formulées par d’aucuns au Masque , dimanche dernier je crois 😉

  2. Je suis d’accord avec toi sur tous les points. S’il est loin d’être le chez d’œuvre, le texte n’en mérite pas pour autant le pilon. Il aurait gagné à traiter certains aspects plus en profondeur. Voilà d’ailleurs ce que j’avais noté à l’époque sur mon egoblog :
    « Plutôt que la fraîcheur pétillante mise en avant dans tous les articles, c’est la mélancolie et la souffrance que je retiendrai du texte.
    Si l’auteur évoque sommairement la détresse du père, rien ou presque n’est dit de la douleur de l’enfant qui semble s’accommoder des événements comme ils viennent. Jamais il ne se plaint de l’absence de cette mère qui le considère comme un autre objet de la maisonnée (ni plus ni moins que la grue domestiquée) mais surtout jamais il ne souffre d’être exclu de cet amour exclusif qui unit ses parents (jusqu’au dénouement final) et que jamais sa mère ne lui témoignera pareillement. »

    • En effet, je ne me suis pas attardé non plus sur l’enfant-narrateur, mais de même son comportement suite à l’internement de sa mère aurait mérité d’être creusé. Bref, parfaitement d’accord avec ton commentaire : Bourdeaut semble faire abstraction de tout ce qui aurait pu donner de la profondeur à son roman. C’est bête…

  3. Exact pour l’enfant, le pauvre, finalement!
    Samedi à un salon du livre j’ai pu assister à un débat, on demandait à chaque auteur ses influences, on a bien sûr parlé de Vian, Bourdeault a déclaré l’avoir lu il y a 20 ans, et avoir plutôt été influencé par Truman Capote o u Fitzgerald (le côté fêtes?)

    • Ah oui… C’est intéressant car ça tendrait à indiquer des références plus sombres, justement (les fêtes chez Fitzgerald en mettent plein la vue mais cachent difficilement le malheur – je connais moins bien Capote en revanche).

  4. Désolée encore…

    Par contre, moi, « L’écume des jours », <3 <3 <3. Ce livre a bouleversé mon cœur d'adolescente et m'a encore une fois plu adulte.

    • Ah ?? Mince alors, je l’ai adoré quand j’étais en première mais quand je l’ai relu… Un gros « bof » ! Peut-être que la réconciliation viendra un jour…

    • Oui sans doute (plus qu’à De sang froid en tout cas !). Mais justement, s’il fallait retenir la comparaison, En attendant Bojangles serait la version très édulcorée qu’est le film avec Audrey Hepburn (que j’aime beaucoup cependant), pour moi !

  5. Je crois que j’avais essayé de lire L’Ecume des jours deux fois. Et que les deux fois, je ne suis pas parvenue jusqu’au bout à ma grande honte… Il serait peut-être judicieux d’en essayer d’autres, à te lire.
    Je passerai possiblement mon tour pour Bourdeaut cette fois-ci, mais je garde le nom en tête… Peut-être le prochain sera-t-il plus à même de me parler ? 🙂

    • Oh, ce n’est tout de même pas si mal, l’Ecume des jours ! Un brin surestimé pour moi, mais… Enfin quoi qu’il en soit, si tu tombes sur l’Arrache-coeur à l’occasion, penses-y 😉
      Concernant Bourdeaut, j’attends effectivement de voir ce qui se passera ensuite. Il se peut qu’il y ait du potentiel…

  6. Voilà le genre d’avis que j’aime lire quand je sens qu’un livre, pourtant encensé partout, n’est pas pour moi ! 😉

  7. pas été convaincue non plus ! Trop de choses m’ont agacée ! Et sans doute aussi le fait de lire tant de critiques dithyrambiques un peu partout !

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