Force ennemie de John-Antoine Nau (Prix Goncourt 1903)

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Les membres de l’Académie des Goncourt se sont donc réunis hier soir, chez Champeaux, et ont procédé, après leur dîner mensuel, à un vote prévu pour attribuer le prix de 5000 francs prévu par le testament d’Edmond de Goncourt.

Parlant à un de nos collaborateurs qui reproduisait ses déclarations dans les échos de dimanche matin, M. Gustave Geffroy, un des académiciens, déclarait : « Nous décernerons le prix à la majorité des suffrages exprimés ; nous espérons faire une bonne oeuvre et en désigner une autre à l’attention du public ! »

Faisons donc tout de suite connaître le nom de l’heureux lauréat, ce nom, inconnu hier du grand public, sera aujourd’hui partout répandu : John-Philippe (sic) Nau. Le roman qui l’a désigné aux suffrages de l’Académie ? Forces ennemies (sic aussi), est un volume curieux, quelque chose comme les Mémoires d’un fou…

Ainsi commence l’article consacré dans l’Echo de Paris, le mardi 22 décembre 1903, au premier prix Goncourt de l’Histoire. Le prix vient de naître, mais l’Académie – qui compte dans ses rangs des figures telles que Huysmans, Mirbeau, les frères Rosny ou Léon Daudet – s’est déjà réunie plusieurs fois dans les mois qui ont précédé, et l’attribution du Goncourt est manifestement – déjà à l’époque – un évènement qui fait intéresse fort la presse, un certain nombre de quotidiens lui consacrant une colonne, souvent en une. On notera d’ailleurs que même si le restaurant (on passe au Drouant en 1914 – j’ignore si les Académiciens y ont gagné, mais le menu du jour au Champeaux ne semblait pas désagréable) et la dotation du prix ont changé, le cérémonial reste à peu près identique…

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Le Goncourt inconnu

Les jours qui ont précédé, certains journaux ont d’ailleurs fait part de leurs pronostics. On parle beaucoup de Camille Mauclair, d’Henri Barbusse (qui attendra 1916 pour finalement décrocher le prix) et de Charles Louis-Philippe mais le nom de John-Antoine Nau apparaît, lui aussi, à diverses reprises. Il semble qu’il soit le favori des parieurs, mais que les journalistes aient peine à y croire. Le lendemain de la remise du prix, tous soulignent que Nau est un parfait inconnu dans le monde des lettres. Les jurés ne connaissent même pas son adresse pour lui signifier sa chance, et il faut aller trouver son frère pour que celui-ci lui envoie un télégramme, à Saint-Tropez où il réside. On précise aussi que le volume n’a pas été envoyé par Nau lui-même aux jurés, mais que Force ennemie s’est retrouvé pratiquement par hasard dans les mains de l’un d’entre eux, Gustave Geffroy, bientôt rejoint dans son enthousiasme par Lucien Descaves à qui « M. Nau est donc redevable de la bonne fortune qui lui échoit », comme l’écrit le Gaulois, ce que confirme une préface de Descaves pour une édition ultérieure de Force ennemie. Ainsi se félicite-t-on dans l’Aurore de constater que c’est « par son seul mérite » que Nau a décroché la timbale – et non par copinage ou par les pressions de son éditeur, les Editions de la Plume.

Le ton de certains journalistes est cependant vaguement circonspect ; on dirait bien que rares sont ceux qui se sont donné la peine de lire Force ennemie. En guise de résumé, l’Aurore et l’Echo de Paris (que j’ai cité pour commencer) ont exactement les mêmes mots : ce serait « quelque chose comme les Mémoires d’un fou » – leur source est manifestement la même puisque les deux journaux commettent les mêmes coquilles sur le nom de l’auteur et le titre de son ouvrage. Le Gaulois est plus disert, et évoque « une étude pénétrante », « quelque chose comme les mémoires d’un aliéné » (décidément !) « ou, plus exactement, c’est une oeuvre de psychologie aliéniste ». La Presse, qui a consacré la veille un joli article à Huysmans, préfère citer quelques vers des poèmes de John-Antoine Nau et ne dit pas un mot du contenu de son roman. On s’accorde généralement à dire qu’il s’agit d’un « volume curieux », et on brode quelques lignes sur la biographie de son auteur – le Matin nous en propose un portrait et souligne qu’il a choisi un « difficile pseudonyme »qu’il s’empresse, lui aussi, d’écorcher.

« Un écrivain sur lequel on peut fonder les plus belles espérances »

Bref, si l’évènement fait grand bruit, le roman de John-Antoine Nau ne déchaîne pas vraiment les foules : on ne s’étonnera pas qu’il ait été largement oublié depuis. Il n’y a apparemment que dans Gil Blas que Force ennemie a reçu une critique avant d’être lauréat du Goncourt (il faudrait éplucher une bonne partie de la presse de 1903 pour en être sûr, mais même une rapide recherche dans certaines revues littéraires n’a rien donné – avis aux Gallicanautes aguerris), le 14 septembre 1903 :

Force Ennemie est l’histoire d’un fou, enfermé dans une maison de fous ; le milieu est constitué par ses compagnons de cellule, ses gardiens, les médecins qui le torturent. Et, cependant, ce roman se présente avec un agrément d’art, de choix, et même de légèreté, et j’en puis parler sans avoir la moindre envie de me tirer d’affaire par une digression sur la loi de 1838 (j’en suis fort aise, soit dit en passant, car j’ignore tout à fait de quoi il s’agit). C’est d’abord, bien entendu, que l’auteur a beaucoup de talent. C’est aussi que M. John-Antoine Nau, bien que procédant évidemment de Villiers de l’Isle-Adam, d’Edgar Poe et de Baudelaire, a été très fortement marqué par les humoristes, et ce sont, à mon avis, les humoristes – pour me servir d’un mot inexact, mais qu’on a coutume d’appliquer à des hommes comme MM. Jules Renard ou Tristan Bernard – qui auront renouvelé, par une influence directe ou détournée, les procédés du roman moderne.

Qu’on ne prête pas d’ailleurs à M. Nau le mauvais goût d’avoir écrit un roman gai sur la folie ; son livre est sérieux, vrai, et même triste, mais bien qu’écrit sur un sujet atroce, il est sans pesanteur, sans diffusion et sans ennui. Cela n’empêche pas que la pénétration de l’analyse soit très aiguë, et les pages où M. Nau montre son aliéné à demi-lucide « habité comme un fruit véreux », logeant en lui la « force ennemie » qu’il connaît, contre laquelle il lutte, qui lui impose des paroles et des actes qu’il sait déments, font véritablement penser à quelque conte d’Edgar Poe. L’ennemi intérieur s’isole peu à peu, et c’est une fiction puissante que l’auteur a le seul tort de pousser trop loin. Le style est exact et riche, peut-être un peu inarticulé, mais l’auteur d’un pareil livre – M. Nau qui n’avait publié auparavant qu’un volume de vers, Au Seuil de l’Espoir – est un écrivain sur lequel on peut fonder les plus belles espérances.

Force ennemie ou la maison qui rend fou

john antoine nau - portrait - force ennemieLa critique est intéressante car elle est juste – un peu trop enthousiaste peut-être, mais pertinente sur bien des aspects. Ce qui frappe, en effet, dans Force ennemie, c’est l’impression de mélange des genres qui règne. Nau semble avoir pour objectif d’écrire un roman naturaliste, quasi scientifique : c’est bien « l’oeuvre de psychologie aliéniste » dont on parlait plus haut. Au début du roman, l’infortuné Philippe Veuly se réveille dans l’asile où il a été envoyé à la demande de son cousin Elzéar Roffieux. Une assez large partie du roman est consacrée à sa découverte de la maison, qui passe non seulement par ses employés – notamment l’aimable homme à tout faire à l’accent cauchois carabiné Léonard, exact opposé de l’effrayant Docteur Bidhomme, digne des pires ogres de Perrault – mais aussi par une foule de pensionnaires atteints de troubles mentaux des plus variés.

Si Nau nous propose ce tour d’horizon, c’est manifestement dans l’optique de nous présenter la folie telle qu’on la considère à l’époque sous tous ses aspects. Cela fonctionnait-il en 1903 ? Je l’ignore, mais aujourd’hui, cette présentation est des plus caricaturales. Les « fous » représentés par Nau ont un côté terriblement cartoonesque. On s’attend à ce que la moitié porte un entonnoir sur la tête, et que le reste soit coiffé d’un bicorne pour imiter Napoléon. On a là peut-être l’explication des allusions du critique de Gil Blas aux romanciers « humoristes ». Si tel est le cas, c’est sans doute que, même à l’époque, l’objectif de Nau (qui cherche plutôt, a priori, à fustiger la façon dont sont considérés les aliénés), n’était pas tout à fait atteint.

Même quand le roman se fait plus sombre, notamment par l’évocation du terrible personnage de Bidhomme, véritable tortionnaire qui semble se défouler sur les pensionnaires plutôt que de tenter de les soigner, il peine aujourd’hui à convaincre. C’est que l’on sent venir l’astuce : cet affreux Bidhomme, dont les colères sont titanesques… Ne risque-t-il pas de finir fou lui aussi ? Moi qui croyais la blague du directeur d’asile plus fou que ses pensionnaires vieille comme le monde ! Force est de constater qu’en 1903 on n’y avait pas encore pensé. Découvrir Bidhomme en camisole au détour d’un chapitre devait donc être une surprise. Aujourd’hui, difficile de s’émouvoir de cette petite péripétie qui prête plutôt à sourire – on se croirait dans la célèbre « maison qui rend fou » d’Astérix…

La part la plus réussie de Force ennemie réside dans le monologue intérieur de notre narrateur, Philippe Veuly. Lucide la plupart du temps, ce qui lui permet de nous faire la chronique de son internement, il est régulièrement la proie d’un ennemi intérieur – cette « force ennemie », donc – qui court-circuite sa volonté et le force à dire et faire des choses qu’il regrette ensuite – lorsqu’il a la chance de s’en souvenir. Bref, Veuly entend des voix et souffre d’un genre de dédoublement de personnalité.

On n’ira pas très loin dans le diagnostic (tant pis pour l’ouvrage de psychologie aliéniste) et cette maladie semble un brin folklorique et irréaliste elle aussi – surtout quand notre narrateur nous explique plus longuement que son hôte, dénommé Kmôhôun, est une sorte d’esprit supérieur venu de la planète Tkoutra, qui orbite autour d’Aldébaran – entre autres détails cocasses qui occupent trop de pages pour que je les résume ici. On est encore un peu dans le guignol, mais Nau conçoit malgré cela quelques épisodes saisissants au cours desquels le tkoutrien parvient à prendre le contrôle de l’esprit de notre malheureux narrateur. Ces passages, de plus en plus nombreux à mesure que le roman progresse, légitiment le rapprochement que fait le critique de Gil Blas  avec Edgar Poe – même si on pense aussi, bien entendu, au Horla de Maupassant. Des modèles prestigieux que Nau ne parvient à égaler que très occasionnellement, ce qui explique que Force ennemie, comme bien d’autres Goncourt après lui, ait mal résisté à l’épreuve du temps.

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