City on fire de Garth Risk Hallberg

Macy's 4th of July fireworks 2010, New York City - City on fire

City on fire est arrivé en janvier sur les tables des libraires accompagné du pire argument promotionnel qui soit : s’il fallait absolument se faire un avis sur le roman de Garth Risk Hallberg, c’était avant tout parce qu’il s’agissait du premier roman le plus cher de l’histoire. Une anecdote bien prometteuse pour la presse qui s’est empressée de raconter la lutte féroce entre les éditeurs qui voulaient absolument cette pépite, montant les enchères jusqu’à deux millions de dollars avant même qu’une page soit écrite – le tout faisant passer le roman lui-même au second plan.

L’approche avait de quoi rebuter, et il a fallu, pour finalement piquer ma curiosité, que je lise une interview de l’auteur (dans le Monde ou le Figaro littéraire, je ne sais plus). Humble, posé, Garth Risk Hallberg en avait manifestement dans le crâne et semblait à l’opposé de ce que la promo sensationnaliste de son livre laissait imaginer.

Bref, il fallait bien se pencher sur ce pavé de près de 1000 pages qui se proposait d’explorer le New York des années 1970 – celui de la naissance de la scène punk, d’un niveau de criminalité sans précédent et de la grande panne de courant qui plongea, en 1977, la ville dans le chaos pendant toute une nuit.

city-on-fire-couvertureEt quoi de mieux pour examiner un objet aussi complexe que New York qu’un roman choral, traversant toutes les couches de la société ? « Car si les faits indiquent quelque chose, c’est que la Ville unique et monolithique n’existe pas. Ou, si elle existe, elle est la somme de milliers de variations qui toutes rivalisent pour occuper le même lieu géographique », écrit Garth Risk Hallberg dans le prologue.

Malgré cela, Hallberg reste – c’est tout à son avantage – plutôt économe : une poignée de personnages, tous connectés par des liens plus ou moins lâches, suffisent à tout entrevoir, de la haute société des penthouses de l’Upper East Side aux bas-fonds de Hell’s Kitchen. Au coeur de l’intrigue, la riche famille Hamilton-Sweeney, avec laquelle le dernier rejeton, William III, a coupé tous les ponts pour vivre une vie d’artiste. Chanteur dans un groupe fondateur du punk, les Ex Post Facto, puis peintre, William vit avec Mercer, un jeune enseignant noir. Leur vie bascule lorsque, le 31 décembre 1976, Mercer rencontre la soeur de WIlliam, Regan, restée dans le giron familial, et que Samantha Cicciaro, une jeune fan d’Ex Post Facto, est victime d’une violente agression qui la laisse dans le coma.

Cette relative économie de moyens – relative car les personnages secondaires sont tout de même légion et tous se retrouveront, à un moment ou à un autre, sur le devant de la scène – permet à Garth Risk Hallberg de nous immerger très rapidement dans la vie de chacun. Là où bien des romans choraux s’enlisent dès les premiers chapitres à force de devoir répéter les scènes d’exposition, City on fire est d’une efficacité redoutable dès la première centaine de pages. De même, la dernière partie, qui voit tous les fils de l’intrigue se dénouer au cours de la nuit de la Grande Panne, est magistrale, parfaitement millimétrée. La collision finale de tous les acteurs est un aboutissement inévitable dans un roman de ce genre, mais Hallberg parvient ici à l’amener sans que l’intrigue prenne,  comme cela peut être le cas, un tour artificiel.

Le revers de la médaille est que si le roman gagne en efficacité à ses extrémités, le centre du roman traîne en longueur, semble parfois près de caler faute d’un moteur narratif suffisant. Certains personnages, aussi utiles soient-ils au dénouement, sont des poids pour le roman – Charles, l’ami de Samantha, jeune homme timide qui se frotte aux ravagés de la scène punk ; Keith, le mari de Regan… – qui éclipsent un temps les figures les plus passionnantes de l’intrigue, au premier rangs desquelles il faut citer le couple formé par William et Mercer. Les « interludes » insérés entre les chapitres, composés de documents divers (articles de journaux, lettres, fanzines), permettent certes à Garth Risk Hallberg de redynamiser le roman en introduisant des points de vue autres, mais n’empêchent pas City on fire de passer par un tunnel narratif qui fait retomber, un temps, l’intérêt.

En dépit de cette passe difficile, on peut dire qu’Hallberg parvient à ses fins, et produit une peinture saisissante du New York des années 1970. Chaque personnage, même le plus péniblement insignifiant, participe à ce portrait collectif ; chaque scène ou presque nous transporte en un lieu différent. On est en plein dans le Grand Roman Américain, notion qui tient pratiquement du mythe, voire un genre de Comédie Humaine, à laquelle Hallberg fait d’ailleurs plusieurs fois allusion, notamment au travers de l’aspirant écrivain qu’est Mercer :

Mercer ne savait pas, mais les Illusions perdues était un de ses livres préférés. En gros, un jeune provincial monte à Paris pour faire fortune et, au fil du temps, découvre qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Tous ceux qu’il considère comme des génies sont des idiots et vice-versa.

Une notation qui ressemble presque à une note d’intention, et qui pourrait sembler orgueilleuse si City on fire n’était pas, effectivement un genre d’Illusions perdues moderne, dans lequel tous les personnages sont des avatars de Lucien de Rubempré, jeune idéaliste broyé par le cynisme qui règne dans la Ville. Peut-être pas un livre à deux millions de dollars, mais un premier roman tout de même sidérant de maîtrise et de profondeur.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

Sur le même thème :

8 Comments

  1. On partage de nombreuses impressions sur ce livre (à commencer par le marketing douteux axé sur les fameuses enchères historiques!), mais nos expériences divergent..
    Après que les personnages se soient bien installés, j’ai effectivement ressenti, moi aussi, un coup de mou en cœur de récit. J’ai cru que passer de la VO à la VF réglerait le problème et redonnerait un coup de fouet à mon envie, mais rien n’y a fait : ma lecture se tirait en longueur, impossible de m’intéresser aux atermoiements des personnages (le pire dans le genre a été je pense la relation Regan/Keith et Jenny/Groskoph), je suis resté totalement indifférent à ce qui pouvait leur arriver. Coincé dans ce « tunnel narratif », sans voir un seul rai de lumière se pointer au bout, j’ai préféré jeter l’éponge (ce qui ne m’était pas arrivé depuis des années) dans les pages 700 et des bananes… avec un réel soulagement, je dois bien l’avouer.

    • C’est dommage car ça redémarre vraiment très fort vers la page 800 😀 Mais oui, je suis plutôt d’accord pour l’arc narratif concernant Regan et Keith, qui comme celui de Charles plombe le récit (mais est toutefois plus utile à son dénouement, alors que Charles ne sert vraiment à rien !)
      En tout cas chapeau de l’avoir tenté en VO, moi vu l’épaisseur je me suis dit que ça me prendrait trop de temps…

  2. Je l’ai en numérique. Ta chronique relance mon intérêt ( qui s’émousse quand je pense aux 1000 pages) même si je crains effectivement les longueurs.

    • Ah c’est sûr que c’est un sacré engagement, de se lancer dans un pavé pareil… C’est toujours difficile, surtout quand le PAL déborde 😀
      Si tu prévois de lire sur la plage cet été, tu peux peut-être le garder sous le coude : ce sera idéal, je pense…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *