La Supplication de Svetlana Alexievitch

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Nous craignions la bombe, le champignon nucléaire et les choses ont pris une autre tournure… Nous savons comment brûle une maison incendiée par une allumette ou un obus… Mais ce que nous voyions ne ressemblait à rien… Les rumeurs disaient que c’était le feu céleste. Et même pas un feu, mais une lumière. Une lueur. Un rayonnement. Le bleu céleste. Et pas de fumée. Avant cela, les scientifiques étaient des dieux. Maintenant, ce sont des anges déchus. Des démons ! La nature humaine demeure toujours un mystère pour eux. Je suis russe. Je suis né près de Briansk. Chez nous, les vieux sont assis sur le seuil de leurs maisons de guingois qui ne vont pas tarder à tomber en ruine, mais ils philosophent, réorganisent le monde. Ainsi faisions-nous, près du réacteur…

Lorsque Svetlana Alexievitch a reçu le prix Nobel de littérature en novembre dernier, on s’est beaucoup étonné – y compris parmi ses laudateurs – de voir l’Académie suédoise couronner une oeuvre de non-fiction, elle qui est habituée à récompenser, plutôt, des romanciers et à l’occasion des poètes. Etait-ce le triomphe d’une autre vision de la littérature, d’une littérature fixée sur le sujet et non sur la forme ? Etait-ce un geste purement politique, visant à pointer tous les projecteurs vers une auteure longtemps censurée dans son pays et qui y reste une dissidente?

la supplication - couvertureA la lecture de la Supplication, son livre consacré à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, ces questions s’effacent. Relisez, si besoin, la citation que j’ai placée au-dessus : qui pourrait lui dénier sa dimension éminemment littéraire ? Qui pourrait faire abstraction de la puissance du témoignage dont il est extrait – celui d’un serrurier devenu photographe pour enregistrer ce qu’il a vu à Tchernobyl dans les jours puis les mois qui ont suivi la fusion du réacteur n°4 de la centrale ?

Et il en va de même pour la plupart des témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch dans la Supplication. Paysans, adolescents, militaires, enseignants, journalistes ; pères et mères de familles, veufs et veuves, tous reviennent sur le drame avec une éloquence remarquable – comme s’ils s’étaient préparés à ce récit pendant dix ans (l’enquête de Svetlana Alexievitch a lieu autour de 1996) et que le livrer enfin à cette étrangère était un soulagement. Bien sûr, on ne saurait sous-estimer le travail de l’auteure sur le matériau d’origine : aucun entretien n’est livré brut, le travail de réécriture rabotant, a minima, tout ce que le langage oral compte de scories et de tics.

Difficile d’ailleurs de savoir dans quelles proportions Alexievitch retouche les propos. Ce n’est de toute façon pas là que son action se fait la plus visible : ce qui est le plus admirable, c’est la façon dont elle s’empare des entretiens qu’elle a menés pour construire une dramaturgie simple mais qui concentre l’effroi. Les récits (parmi les plus terribles) de deux veuves ouvrent et ferment la Supplication ; le coeur du texte est lui composé de nombreux « monologues », ponctué à trois reprises de « choeurs » (de femmes, d’enfants, de soldats) qui, parce qu’il désindividualisent les témoignages, semblent véritablement être le murmure, la plainte de tout un peuple.

Au-delà de ce travail littéraire exceptionnel, la Supplication frappe naturellement car il s’agit d’un document remarquable sur un événement qui était alors unique dans l’histoire de l’humanité (depuis la publication du livre, évidemment, Fukushima a eu lieu). Un évènement qui, aujourd’hui encore, dépasse en partie notre entendement. Comment se représenter la radiation, cette apocalypse incolore et inodore ? Comment se figurer le temps, qui se compte en millénaires, qu’il faudra pour que la zone redevienne neutre ? Encore avons-nous eu trente ans pour y réfléchir : pour les habitants de la zone contaminée, pour la plupart représentants d’une ruralité hors du temps, pris en étau « entre l’âge de pierre et l’âge de l’atome », entre « la pelle et l’atome » comme le dit avec force un des plus beaux témoignages du livre, la catastrophe est une abstraction invraisemblable.

Avec le recul, on est stupéfait de l’inconscience collective face à l’accident. Une jeune femme raconte :

Ce jour-là, notre voisin, installé sur le balcon, observait l’incendie avec des jumelles. Et nous… Garçons et filles, nous allions et revenions à bicyclette entre notre immeuble et la centrale.(…) Au-dessus de la centrale, la fumée n’était ni noire ni jaune. Elle était bleue. Mais personne ne nous disait rien.

Conséquence, simplement, d’une ignorance sciemment entretenue, quelques jours encore avant l’évacuation, par les autorités dont le comportement est au coeur de plusieurs scandales révélés ici par Svetlana Alexievitch – le traitement des soldats envoyés pour tenter de limiter la contamination du site (en ensevelissant le réacteur sous du sable balancé depuis un hélicoptère, en abattant un maximum d’animaux sauvages et de compagnie, ou encore en enlevant, partout, une couche superficielle de terre qui sera enterrée dans de vastes fosses et remplacée par du sable) n’est que le plus choquant, aucune mesure ou presque n’étant prise pour les protéger des radiations.

Maintenant ils agonisent… Et s’ils n’avaient pas fait cela ? Ce sont des héros et non pas des victimes de cette guerre qui semble ne pas avoir lieu. On parle de catastrophe, mais c’était une guerre.

Il est difficile de ressortir serein de l’entrelacs de douleurs qu’est la Supplication. Forcément répétitif, beaucoup de témoignages revenant sur les mêmes faits, les mêmes ressentis, l’enquête de Svetlana Alexievitch laisse sans voix, tant elle révolutionne l’idée, souvent bien distante, que l’on peut se faire du désastre que fut l’accident de Tchernobyl. A quelques jours de la commémoration de son trentième anniversaire, c’est une lecture plus que jamais indispensable pour en réaliser l’ampleur.

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3 Comments

  1. Je retrouve dans ta lecture les impressions que j’ai pu avoir en lisant sa Fin de l’homme rouge, du témoignage à la littérature. Tu me confirmes dans mon désir de découvrir toute l’oeuvre d’Alexievitch !

  2. En effet, tes extraits sont tout à fait convaincants quant à la démarche littéraire de l’auteur. Que j’ai prévu de découvrir, ce titre confirme mon envie.

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