L’arbre du pays Toraja de Philippe Claudel

danse macabre - l'arbre du pays toraja

L’autre jour encore, je ne connaissais pas Philippe Claudel. Enfin, bien sûr, je connaissais son nom, je le savais auteur du Rapport de Brodeck dont on me dit depuis longtemps le plus grand bien, je savais qu’il était membre du jury Goncourt et lauréat du prix Renaudot en 2003, mais je n’avais jamais ouvert un de ses livres. Je me réjouissais donc de le découvrir enfin avec son dernier texte au titre évocateur, l’Arbre du pays Toraja, qui a de plus été agréablement reçu par la blogosphère littéraire.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Il a suffi de trois pages. C’est un exploit, quelque part. En trois pages, Philippe Claudel m’a suffisamment agacé pour que je sache que son livre allait me déplaire profondément. Je vous explique.

Premier chapitre, nous rencontrons le narrateur. Il est cinéaste, ce qui pour l’instant n’a que peu d’importance, et il rentre de voyage. Il était en Indonésie, il a visité quelques îles, il en revient avec de merveilleux souvenirs. Il a trouvé ça beau, il a trouvé ça reposant, mais surtout il a été touché par « la simplicité des êtres ». Je tique, déjà. Ah oui, ces bons sauvages (qui sont des êtres mais pas des hommes et des femmes, ni des êtres humains, juste des êtres), ils ont tout compris. Ils vivent paisiblement, loin du tumulte de la ville, etc, etc. Je me crispe un peu mais restons bienveillants : je surinterprète peut-être.

l'arbre du pays torajaLe narrateur raconte qu’il a été particulièrement marqué par une tradition Toraja : ceux-ci (du moins ceux qui ne se sont pas convertis au christianisme ou à l’Islam), au lieu d’enterrer les enfants morts dans les premiers mois après leur naissance, les confient à un grand arbre dans le bois duquel ils creusent une niche où est déposé le corps du nouveau-né. Le temps passant, l’écorce de l’arbre se referme autour de cette entaille, et garde contre lui le corps de l’enfant.

C’est un beau rituel. C’est poétique, profondément évocateur, il n’y a pas besoin de souligner quoi que ce soit pour qu’on y projette une touchante symbolique. Pas la peine d’en rajouter. Mais si, Philippe Claudel piaffe, trépigne, il veut absolument en remettre trois couches. Philippe Claudel, c’est manifestement le type un peu pénible qui, alors que vous regardez tranquillement les étoiles, débarque à grand bruit, vous regarde d’un air de veau et lâche un « On se sent tout p’tit, hein ? » éloquent de stupidité. Justement, le voilà qui se pointe avec ses sabots tailles 48 :

Nous enterrons nos morts. Nous les brûlons aussi. Jamais nous n’aurions songé à les confier aux arbres. Pourtant nous ne manquons ni de forêts ni d’imaginaire. Mais nos croyances sont devenues creuses et sans écho. Nous perpétuons des rituels que la plupart d’entre nous seraient bien en peine d’expliquer. Dans notre monde, nous gommons désormais les présence de la mort. Les Toraja en font le point focal du leur. Qui donc est dans le vrai ?

Ah, mais oui, « qui donc est dans le vrai ? » Encore une fois ces Toraja qui ont gardé leurs rites ancestraux ont tout compris à la vie ! Eux qui sont plus près de notre mère la terre, qui ont gardé leurs racines, enfin qui sont des êtres simples quoi. Comment dire à quel point cette façon d’envisager les choses, qui n’est que le revers de ce qui poussait autrefois les Occidentaux à considérer des cultures comme celles des Toraja comme « primitives », m’agace ? Les Toraja ont un rapport à la mort différent du nôtre, point. Personne n’est « dans le vrai », personne n’a raison ; les coutumes ne sont pas les mêmes, mais aucune n’est supérieure à l’autre.

Me voilà énervé, donc. Déjà. Et ça ne s’arrête pas là, oh que non. Notre narrateur rentre à Paris, et apprend que son producteur, Eugène, est atteint d’un cancer. Eugène fait comme si ce n’était rien ; il mourra pas plus de deux mois après. Le narrateur fait tout pour essayer de lui transmettre un peu de la sagesse récoltée auprès de ces bons Toraja, mais n’en mène pas bien large, de fait. Il se remémore au passage les quelques occasions au cours desquelles la mort a touché des proches, à commencer par le souvenir du suicide d’un camarade d’internat. Vient alors un des sommets de l’Arbre du pays Toraja : le récit de la mort d’un copain alpiniste. Je tente de vous la faire courte : le narrateur et cet ami redescendent de je ne sais quel sommet, tout va bien, on chantonne Gimme shelter des Stones, et puis une tempête se profile à l’horizon. Ni une ni deux, le bon copain prend la foudre, tombe, et agonise lentement, longuement, tout en continuant à murmurer (fort à propos) le début de la chanson :

Oh, a storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Lord, I’m gonna fade away *

Je dois reconnaître quelque chose : on n’a pas la chance de lire des scènes aussi chiquées tous les jours. Ce sont quatre ou cinq pages qui sonnent aussi faux que des chanteurs de bêtisier de la Nouvelle Star. On voit les ficelles à cent bornes à la ronde. D’une certaine manière, c’est fascinant.

Et quelque part, il y a aussi de quoi être gêné car Claudel est sincère, c’est évident. Derrière la figure fictive d’Eugène se cache Jean-Marc Roberts, l’éditeur et ami de toujours, décédé en 2013. On aimerait être touché, vraiment, par ce qu’écrit Claudel. Mais voilà : c’est bête, c’est plat, c’est moralisateur, c’est d’une banalité qui frise le pathétique. Parfois, ses espèces de leçons de vie new-age n’ont carrément ni queue ni tête. On enfile les comparaisons hasardeuses, la vie c’est comme une boîte de chocolats et compagnie ; peut-être Claudel s’est-il dit que si on copiait-collait ça en Comic Sans sur une affiche avec des chatons (comme pour les phrases profondes de Marc Levy) ça passerait. Ici par exemple :

Notre vie n’est en rien une figure linéaire. Elle ressemble plutôt à l’unique exemplaire d’un livre, pour certains d’entre nous composé de quelques pages seulement, propres et lisses, recouvertes d’une écriture sage et appliquée, pour d’autres d’un nombre beaucoup plus importants de feuillets, certains déchirés, d’autres plus ou moins raturés, pleins de reprises et de repentirs. Chaque page correspond à un moment donné de notre existence et surtout à celle ou celui que nous avons été à ce moment-là, et que nous ne sommes plus, et que nous regardons, si jamais nous prend l’envie ou la nécessité de feuilleter le livre, comme un être tout à la fois étranger et paradoxalement étrangement proche.

C’est bête, c’est plat, c’est… J’en viendrais à radoter, tiens. Et cette manie de poser des questions à tout bout de champ ! « Quand je respire et je marche, (…) suis-je pleinement vivant ? » « Je me demande ce que serait le monde si les humains étaient réduits à leur voix, si tous les corps disparaissaient d’un coup et qu’il ne restât plus que les voix. En serions-nous meilleurs ? » «  »Que serait le monde si nous tous disions la vérité ? » « Qu’est-ce que c’est les vivants ? » Qui que quoi, pourquoi ? C’est un flot continu de questions qui n’appellent rien, qui ne servent à rien. Juste du remplissage lourdaud, qui voudrait donner des airs de bréviaire philosophique à ce qui n’est un amoncellement de clichés franchement triste et embarrassant.

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* Je traduis (hâtivement et médiocrement) au cas où : « Une tempête menace ma vie aujourd’hui ; si je ne trouve pas un abri, mon Dieu, je vais m’éteindre ». Je ne crois pas que Mick Jagger dise « Lord » dans la chanson, d’ailleurs, mais simplement « Yeah ».

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11 Comments

  1. Bonjour, je crois qu’il y a un soucis dans la dernière citation : « pour d’autres d’une nombres beaucoup plus importants de feuillets ».

  2. Il m’arrive également de vivre de telles lectures pénibles (heureusement rares) où la posture, le parti-pris de l’auteur m’agacent au plus haut point (la dernière en date : « Illettré », de Cécile Ladjali).
    Alors, tu m’as arraché quelques sourires. Forcément… D’autant que j’ai retrouvé dans ton billet le Philippe Claudel qui m’avait pareillement agacé au-delà du supportable avec sa « Petite fille de monsieur Linh », dégoulinant de bons sentiments pour as cher et de philosophie bisounours, façon Facebook. Pourtant, force m’est de reconnaître que j’ai apprécié ce même Philippe Claudel dans « Les âmes grises » et « Le (fameux) rapport de Brodeck ». Comme quoi…

    PS 1 : Pour l’éventuelle future adaptation ciné du livre, je suggère que le copain alpiniste devienne une copine et que l’on donne le rôle à Marion Cotillard, reine sans pareille des morts grotesques.
    PS 2 : reconnais quand même que « notre yeah! qui êtes au cieux », ça sonne vachement moins bien, non ?

    • Ah non, pas d’accord : moi je signe tout de suite pour une religion qui louerait le Yeah ! 😉

      Je note tout de même qu’on peut trouver Claudel parfois pénible et apprécier ce fameux Rapport de Brodeck. A voir, quand j’aurai digéré celui-ci.

      En tout cas c’est amusant car je viens justement de rédiger un billet plutôt élogieux sur Illettré de Cécile Ladjali, que j’ai trouvé justement assez équilibré dans sa façon de traiter le sujet… Il faudra que tu m’en dises plus le moment venu 😀

      • Ma réponse étant un peu longue, je me suis permis de t’en dire plus dans un mail 😉

  3. Ah ah 🙂 j’adore quand tu n’aimes pas un livre… ton billet est savoureux et m’évitera de m’égarer dans ce roman (cela dit, « le rapport de Brodeck » m’avait beaucoup marquée…)

  4. Bon, il ne me faisait déjà pas envie avant mais là… Et pourtant, Claudel est un auteur que j’aime bien en temps normal !

    • C’est peut-être simplement une petite erreur de parcours… Quoique j’en ai aussi lu du bien, de la part de lecteurs qui semblaient vraiment touchés !

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