Mislaid (Une comédie des erreurs) de Nell Zink

lake resort - mislaid - nell zink

Lorsque Lee et Peggy se rencontrent en 1966 sur le paisible campus de Stillwater College, une université qui n’accueille au bord du lac artificiel auquel elle doit son nom que des jeunes filles, c’est quasiment le coup de foudre. Ni l’un ni l’autre n’utiliserait ce terme – trop romantique pour ces deux esprits pratiques et presque cyniques. Mais il leur faut bien reconnaître que quelque chose se passe entre eux. Ce qui est fâcheux, puisque Lee est enseignant tandis que Peggy est étudiante. Doublement fâcheux même, puisque Lee est gay et Peggy lesbienne. Ainsi commence cette « comédie des erreurs », titre choisi par le Seuil et Charles Recoursé pour la traduction française de Mislaid à paraître en septembre.

Drôle de commencement donc, mais admettons. Lee et Peggy vivent, pendant un mois ou deux, une sorte d’improbable lune de miel. Et puisque Peggy tombe enceinte, il faut bien la prolonger en se mariant, même si bien vite le naturel reprend le dessus et laisse les deux amants indifférents l’un à l’autre.

mislaid-nell zinkPeggy et Lee maintiennent donc les apparences, ont même un deuxième enfant, jusqu’à ce que Peggy ne supporte plus la situation. Elle qui était venue à Stillwater College pour étudier les lettres et espérait devenir dramaturge passe tous les jours devant l’université qui lui rappelle son échec – elle voulait être une femme indépendante, elle n’est que la femme d’un professeur. Un matin, elle décide de s’enfuir, de disparaître pour de bon. Elle emporte sa fille avec elle, change d’Etat et d’identité. Pour mettre toutes les chances de son côté, elle va même jusqu’à se faire passer pour noire, son apparence physique le lui permettant tant bien que mal, quand bien même elle n’a aucune ascendance afro-américaine.

Il faut accorder au moins une chose à Nell Zink : ses personnages sont plein de surprises. Peut-être un peu trop. Rétifs à toute catégorisation, leur identité semble constamment incertaine, changeante. Si cela se révèle intéressant par bien des aspects – Zink, via Peggy, interroge et déconstruit ce que signifie être gay, être femme, être blanc ou noir -, le roman manque de la profondeur nécessaire pour que cette fluidité des êtres soit crédible. Peggy et Lee sont, à bien des égards, trop schématiques pour que leur versatilité soit perçue autrement que comme un manque de cohérence narrative.

A l’inverse, la séparation des deux enfants de Lee et Peggy au début du roman apparaît d’emblée comme l’annonce d’une rencontre digne d’une tragédie grecque au bout du tunnel.  Karen et Byrdie sont évidemment voués à se croiser sans se reconnaître, et à partir de là le drame n’est pas loin… Ca ne peut pas rater, et lorsque l’accident tant attendu survient, cet accomplissement semble tellement convenu qu’il ne produit guère d’effet.

Nell Zink est pourtant extrêmement habile à produire des scènes marquantes, qui produisent de véritables chocs visuels. La voiture de Lee envoyée dans le lac de Stillwater par Peggy, la découverte par celle-ci d’une maison abandonnée dans laquelle elle pourra vivre avec sa fille, l’assèchement du lac artificiel qui laisse le canoë de Lee échoué dans la vase… Autant d’instantanés qui permettent à l’auteure de faire preuve d’une maîtrise et d’une précision exemplaire, et dont l’image reste vive bien après la lecture de Mislaid, en dépit de la faiblesse de l’ensemble.

platypus fullplatypus fullplatypus grayplatypus grayplatypus gray

Sur le même thème :

5 Comments

  1. Tu n’es pas hyper enthousiaste mais ça me tente assez d’y jeter un œil…
    Et puisque tu lis l’anglais dans le texte, je te recommande chaudement « What belongs to you », de Garth Greenwell, que je viens de terminer.

    • Ca manque d’épaisseur mais il y a quelque chose tout de même, beaucoup d’idées, malheureusement mal fichues, mal assemblées. Je pense que je lirai The Wallcreeper, son premier, qui a eu beaucoup de succès.

      Je note ton conseil en tout cas – j’adore lire des livres en anglais avant qu’ils soient traduits, je me sens privilégié 😀 Et comme je vais aller bientôt à ma librairie anglaise (pour le nouveau Don DeLillo), je leur demanderai… En tout cas le sujet semble audacieux et, après avoir lu l’interview de l’auteur dans le LA Times, je dois dire que je suis alléché par son style qui m’a l’air très léché !

  2. Oui c’est un beau premier roman, même si j’émettrai quelques bémols qui n’entachent en rien la qualité de l’écriture. Tant que j’y suis, lors de ton passage à la librairie anglaise, jette un œil aussi sur « We love you, Charlie Freeman », de Kaitlyn Greenidge, un autre premier roman réussi sur une tout autre thématique 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *