Le Cahier noir d’Olivier Py

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Qui n’a pas écrit un petit quelque chose entre quinze et dix-huit ans ? Une poignée de poèmes jetés au fond d’un tiroir, une nouvelle hâtive couchée sur quelques feuillets volants, une pièce de théâtre pour les plus ambitieux… On retrouve généralement ces oeuvres de jeunesse des années plus tard, un peu honteux, et après avoir hoqueté un rire attendri pour la personne qu’on était autrefois, on les bazarde sans guère de scrupules. Mais pas Olivier Py. Lui, de ses écrits de jeunesse, a sauvé un petit roman, écrit l’année de ses dix-sept ans avec une énergie et une intensité peu communes dans un cahier noir.

Ce Cahier noir qui reprend  donc ce texte de jeunesse mais aussi une partie des dessins qui l’illustraient prend l’apparence d’un journal intime, tenu par un lycéen vivant dans une morne ville de province qu’il rêve de quitter. Le jeune homme rêve d’absolu et enregistre sur le papier aussi bien ses fulgurances poétiques que ses révélations mystiques – l’inspiration du christianisme, comme toujours chez Py, n’est pas loin -, sa haine de l’esprit étriqué de ceux qui l’entourent que son désir délirant de se donner entièrement à un homme qui l’engagerait dans une relation masochiste qu’il imagine à grands renforts de descriptions explicites ou de dessins pornographiques.

le cahier noir olivier pyOlivier Py a passé le cap de la cinquantaine il y a peu et on imagine les sentiments mêlés qu’il peut ressentir vis-à-vis d’une telle oeuvre de jeunesse – notamment parce que tout chez le narrateur, y compris la ville où il habite, Grasse (mêlée à d’autres villes de la côte me semble-t-il), semble indiquer que l’ensemble est fortement autobiographique. Il y aurait de quoi être gêné à chaque page, vu l’impudeur totale avec laquelle se livre ce jeune diariste, mais aussi à cause du léger ridicule auquel il s’expose : comme à peu près tous les adolescents, il pense avoir mieux compris la vie que quiconque avant lui, et se montre souvent d’une arrogance et d’une outrecuidance folle, tout en faisant des phrases qui se veulent poétiques mais se révèlent simplement épuisantes. Ainsi, dès la première page, se lance-t-il :

J’ai acheté un cahier noir bourreau. Ici je veux confesser l’étendue symphonique de ma médiocrité avec un lyrisme d’un autre âge. Si je fais l’éloge du noir c’est pour mieux concevoir mon projet spirituel. Mon projet aussi est vieux style, je veux me torturer jusqu’à érotiser toutes choses autour de moi, enfin je veux sauver le monde. Le sauver de quoi ? De la désinvolture et de la merde grise, pas de démons ici.

cahier noir olivier py 2N’est-ce pas absolument insupportable, tant de fatuité ? N’est-ce pas en même temps touchant de voir ainsi s’empêtrer dans des réflexions ronflantes celui qui devait devenir un dramaturge et un metteur en scène parmi les plus importants de notre époque ? Olivier Py se justifie du choix de publier le Cahier noir et on ne peut qu’acquiescer face à ses réserves mais aussi face à ses raisons d’exhumer ce vestige du passé :

(…) j’ai été sidéré de retrouver, intacte, une vérité que j’avais enfouie. (…) Le lecteur sera comme moi je pense agacé de l’inimaginable prétention de l’auteur, et par là même touché peut-être de la sincérité de cette grandiloquence.

J’ai été, effectivement, touché par ce Cahier noir – du moins par intermittence, quand son narrateur cessait un instant de m’irriter ou de me faire rire malgré lui (une scène lors de laquelle il découvre qu’un homme qu’il pensait pouvoir être son sadique maître dominateur finit par lui demander s’il veut simplement « faire l’amour dans des draps propres » est particulièrement hilarante). On apprend ainsi à l’aimer malgré lui, malgré sa gueule de cliché ambulant. On s’identifie, aussi, dans les moments les moins hallucinés – pour ma part, le fait que j’aie vécu à Grasse jusqu’à mes dix-sept ans a certainement aidé. Le narrateur du Cahier noir, dans toute sa démesure, est aussi un adolescent comme tous les autres et ce petit texte, comme le dit Olivier Py, devient ainsi un « témoignage dangereusement brûlant de ce temps d’adolescence où tout est extrême, absolu, exalté et médiocre ».

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Du même auteur : Excelsior.

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6 Comments

  1. C’est drôle, ce que tu dis du Py ado, j’ai l’impression qu’on pourrait en dire autant du Py adulte. En tout cas, de ce que j’ai pu lire de lui précédemment, c’est ce pédantisme assommant et cette arrogance teintée de préciosité que je retiens.

    • Ah, c’est sûr qu’il n’y a pas loin du Py adolescent au Py que l’on connaît ! Ses travers restent identiques, mais même si je le trouve parfois pénible, il s’est un peu calmé depuis… Il faut dire que c’est un auteur que j’aime bien, dans l’ensemble – quoique je le préfère metteur en scène qu’auteur -, mais je comprends aussi qu’on le trouve insupportable !

  2. Tu en parles bien !! Il n’a donc pas du tout retouché son texte ? C’est un projet courageux je trouve… Moi qui travaille toute la journée avec des jeunes de cet âge, ça m’intéresse !

    • Merci ! Pour les retouches, Py parle de coupes dans l’introduction, mais seulement pour les passages illisibles. De fait, on le voit sur certaines des pages illustrées qui sont reproduites : quand le texte et le dessin se superposent, c’est parfois très difficile à déchiffrer. Pour le reste, autant qu’on puisse comparer, il est resté à 100% fidèle au manuscrit (mais toutes les pages n’en sont pas reproduites évidemment).
      En tout cas je trouve ça très courageux moi aussi ! Assumer comme ça un pareil texte, qui ne le montre pas sous son meilleur jour qui plus est… Ce n’est pas rien, comme démarche !

    • C’est un peu particulier puisque dès le début, Py se doit de reconnaître que ce n’est pas une « grande » oeuvre… Mais elle a la fraîcheur des oeuvres de jeunesse, et pour peu qu’on aime Py, elle est intéressante pour ce qu’elle dit de ses premières recherches 🙂

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