La Maternelle de Léon Frapié (Prix Goncourt 1904)

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Il y a quelques semaines je vous ai parlé de Force ennemie de John-Antoine Nau, premier roman à recevoir le prix Goncourt. C’était en décembre 1903, et c’était déjà un grand évènement scruté par tous les organes de presse. Aujourd’hui je vous propose d’avancer un an, au 7 décembre 1904, le jour où Léon Frapié reçut à son tour le Goncourt pour la Maternelle.

Contrairement à John-Antoine Nau, Frapié n’en est pas à son coup d’essai. Si c’est bien la Maternelle qui lui valut de devenir célèbre (440.000 exemplaires s’en seraient écoulés, ce qui en fait un succès comparable à ceux des Goncourt d’aujourd’hui), il s’agit de son troisième roman. Il a déjà publié, en 1904, l’Institutrice de Province – manifestement dans la même veine que la Maternelle – et Marcelin Gayard, inspiré de son expérience d’employé de bureau. Qu’il s’agisse de ces premiers romans ou des suivants (les Contes de la Maternelle, les Bonnes gens, Gamins de Paris, l’Enfant perdu…), Frapié semble rester fidèle toute sa vie aux mêmes thèmes et, certainement, à la même veine naturaliste qui fait le succès de la Maternelle.


la maternelle frapié couv« Place aux femmes ! »

Mais revenons pour l’instant au Goncourt. C’est une année intéressante pour le prix puisque c’est celle de la création d’un de ses concurrents : le Femina, qui s’appelle alors le prix La Vie Heureuse (du nom du magazine auquel collaborait son jury). Avec ses vingt jurées, ce nouveau prix entend défendre la littérature faite par des femmes et distingue Myriam Harry, pour la Conquête de Jérusalem. Celle-ci faisait pourtant partie des « goncourables » mais les dix hommes qui composent le jury du Goncourt laissent rapidement entendre, à l’automne, qu’ils ne sauraient accorder un tel prix à une femme bien qu’elle fasse partie des nommés. Le prix La vie heureuse lui sera donc attribué, mais rétroactivement puisque le jury de ce qui deviendra le Femina ne se réunit que début 1905 (voir à ce sujet l’article proclamant la création du prix).

En attendant la remise du Goncourt, on peut justement lire dans Gil Blas le 7 décembre Octave Mirbeau expliquant pourquoi il ne soutient pas Myriam Harry. Son livre a tout du chef d’oeuvre, dit-il, mais il considère que le prix (et les 5000 francs) doivent être attribués à un écrivain à qui il « rendra service ». Myriam Harry, comtesse de Noailles, n’est donc pas assez pauvre pour le recevoir selon lui. Cela ressemble à une excuse mal fagotée, mais au moins Mirbeau n’est-il pas, ici, ouvertement sexiste…

Ce n’est d’ailleurs pas le cas de certains journalistes qui, par coïncidence, se montrent cette année-là particulièrement détestables. Deux jours avant le dîner des Goncourt, le Figaro publie en une deux colonnes d’Henry Roujon intitulées « Place aux femmes ! ». Sous couvert de les accueillir plaisamment dans les sphères littéraires, Roujon les renvoie plutôt à la maison, estimant que la littérature est un loisir d’oisifs qui, de fait, ne convient plus guère aux hommes – eux qui sont si occupés à sauver le monde. La palme revient tout de même à Gil Blas qui, le 8 décembre, choisit un angle bien particulier pour évoquer la remise du Goncourt : on aura droit à un extrait de la Maternelle et à une courte biographie de Frapié, mais le sujet principal du papier est la jeune femme chargée d’annoncer sa victoire et « qui, heureusement, était fort jolie ». On se permet même une petite supposition sur ses accointances avec Huysmans. Le tout est d’une inélégance rare et mérite le coup d’oeil.

La Maternelle, roman d’un « naturaliste attardé »

Plus généralement, la presse est avare de commentaires concernant la Maternelle. Le Gaulois se demande le 9 décembre pourquoi le prix Goncourt, parmi tous les évènements de l’actualité littéraire, provoque une telle curiosité (comme quoi cette question n’est pas toute jeune !), mais il est surtout question de decorum : on se passionne pour les jurés mais pas vraiment pour leur choix. Frapié est à peine mentionné. C’est le cas dans plusieurs journaux. L’Humanité obtient cependant une interview de l’heureux lauréat, laquelle est d’une vacuité exemplaire. Le Matin nous donne à voir un portrait de Frapié mais ne dit pas un mot de la Maternelle. Il n’y a guère que l’Echo de Paris qui en donne une véritable critique :

On ne peut louer ni le style ni la composition de la Maternelle, ni peut-être non plus son originalité. Edmond de Goncourt voulait qu’on distinguât une oeuvre d’avant-garde ; celle-là me semble un peu trop d’arrière-garde. Elle est écrite par un disciple attardé du naturalisme.

Voilà qui est sans appel. Huysmans le qualifie pourtant de « maître-livre », ajoutant « ça pue le paupérisme de Paris et la crasse des gosses… c’est nerveux, pris sur le vif ». Et effectivement, la Maternelle, qui nous propose de suivre une jeune femme employée comme bonne à tout faire (du ménage à la gestion de la cantine en passant par la garderie) dans une école de Ménilmontant est un document des plus intéressants sur la vie dans un quartier pauvre de Paris au début du siècle dernier. Rose, par sa position d’observatrice privilégiée, ne rate rien, des enfants battus qui reproduisent dès le plus jeune âge la violence de leurs parents à la saleté qui règne partout. On rencontre les anecdotes les plus sordides, comme ces quelques phrases sorties de la bouche d’une enfant de cinq ou six ans :

Une fois que maman s’avait disputée avec sa patronne, j’ai été au poste avec mon petit frère Mimile dans les bras ; il braillait tellement pour téter, que le brigadier a renvoyé maman tout de suite. Maintenant que Mimile ne tette plus, puisqu’il est mort, Mme Chartier me prête sa petite Lisette pour aller chercher maman au poste, mais Lisette pleure pas assez fort, rapport qu’elle est née à sept mois, qu’on dit, alors je suis obligée de la pincer…

En cela, la Maternelle est un livre édifiant. Frapié a puisé, pour l’écrire, dans les anecdotes que lui racontait sa femme, institutrice. On y sent effectivement tous les accents de la vérité la plus crue, et Frapié en tire parfois quelques réflexions étonnantes. Rose invente notamment les principes de la pédagogie différenciée quand elle s’étonne que les institutrices prodiguent le même cours à soixante enfants pourtant si différents. Elle note également que tout à l’école, des cours de morale aux jeux auxquels les enfants sont incités à jouer, les prépare à rester, comme leurs parents, dans une classe dominée. Une idée qui semble bien en avance sur son temps et que Rose formule à plusieurs reprises, sans faux-semblants :

Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur ; ils reproduisent dans leurs jeux leur destinée d’obéir, d’être exploités et malmenés ; et, la conception du mieux, le besoin d’art, ne peut élever chacun qu’au rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui exploite ou qui frappe : l’officier, le cocher, le gendarme.

Cependant, tous les atouts de la Maternelle résident dans ses allures de document : il garde un intérêt aujourd’hui pour ce qu’il nous apprend du quotidien des années 1900, mais littérairement, Frapié reste au niveau zéro. Le critique de l’Echo de Paris a infiniment raison lorsqu’il le traite de « naturaliste attardé ». La Maternelle est tout entier construit dans un objectif de description méthodique et scientifique d’un milieu. Le style est plat, médiocre, sans le moindre attrait. Le brouillon d’histoire élaboré autour de Rose (qui est licenciée de lettres mais se voit forcée de devenir femme de service faute de trouver un meilleur emploi, et s’attache à cacher son éducation) est absolument inabouti, Frapié semblant oublier de temps en temps qu’il a un personnage à faire exister. On comprend que le livre ait séduit un certains nombre de jurés du Goncourt, qui restent alors assez proches de la mouvance naturaliste ; on comprend aussi qu’il ait été oublié bien vite malgré son succès retentissant.

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