Poésie du gérondif de Jean-Pierre Minaudier

Les Monty Python et la difficulté des déclinaisons latines - image de la Vie de Brian - Poésie du gérondif

J’avais déjà croisé Jean-Pierre Minaudier aux éditions du Tripode comme traducteur de l’Homme qui parlait la langue des serpents. Déjà, à l’époque, je m’étais fait la réflexion qu’être traducteur depuis l’estonien n’était pas banal – tout en me disant que peut-être, un jour, j’apprendrais cette langue pour lire le merveilleux roman de Kivirähk dans le texte.

De fait, Jean-Pierre Minaudier est un personnage tout sauf banal à en croire Poésie du gérondif, petit essai consacré à sa passion : les grammaires des langues du monde. N’entendez pas par là que Jean-Pierre Minaudier est un polyglotte d’exception. Humblement, il reconnaît ne maîtriser que trois ou quatre langues. Mais cela ne l’empêche pas de connaître, par les livres, la grammaire de plus de 800 langues. Collectionneur, il possède autour de 1100 grammaires, et peut tout aussi bien vous renseigner sur l’emploi des explétifs dans la langue kimbundu que sur les marqueurs temporels du futunien.

poésie du gérondif - minaudier - couvRestons calmes : si vous avez toujours du mal à distinguer les différents types de subordonnées, si les cas latins vous donnaient des cauchemars, si l’accord du participe passé est votre bête noire, ce n’est pas grave. Poésie du gérondif n’est pas une leçon de grammaire, même si Jean-Pierre Minaudier utilise un tas de gros mots qui rappelleront de doux souvenirs à ceux qui ont fait des études de lettres. Il s’agit plutôt d’une célébration du potentiel poétique contenu dans la grammaire de chaque langue. Sans faire dans le déterminisme, Jean-Pierre Minaudier rappelle ainsi – idée classique mais qui a rarement été aussi joyeusement illustrée – qu’une grammaire, qu’une langue, c’est une vision du monde particulière qui s’exprime ; que la façon dont on parle influe sur la façon dont on pense. Un exemple, parmi mille autres ? Si la gauche et la droite sont des repères évidents dans bien des langues, ce n’est pas le cas partout :

L’étude des grammaires nous apprend encore que les concepts de droite et gauche, qui sont relatifs (on est toujours à droite ou à gauche de quelque chose et n’ont rien d’universel: certaines langues possèdent des systèmes d’orientation absolus , comme le taba, langue austronésienne parlée au large d’Almahera, en Indonésie, où l’on distingue « le côté mer » et le « côté de la terre » (les locuteurs du taba habitent les côtes d’une île , laquelle est ronde -il ne s’agit donc pas de points cardinaux). On ne dit pas « Les cigarettes sont à gauche (ou à droite) de la chaise » mais Tabako adia kurusi ni lewe lema, « les cigarettes sont du côté de la terre par rapport à la chaise » ; ou Tabako adiia kurusi ni laema pope, « les cigarettes sont du côté de la mer par rapport à la chaise : chacune de ces deux phrases veut dire « à droite » ou » à gauche » selon la position du locuteur.

Les anecdotes se multiplient, notamment autour des langues détentrices de records : le plus grand nombre de voyelles, la déclinaison la plus conséquente (le bejta, avec 60 cas), la conjugaison la plus abondante (le basque, dont certaines formes verbales comptent, apparemment, plus de 800 variantes). Il sera également plusieurs fois question du !xoon (aussi appelé Taa ou!Xóõ) qui, en plus d’être une langue à clics, compte 117 à 126 consonnes selon la façon de les compter…

Poésie du gérondif a des airs d’inventaire un peu foutraque, Jean-Pierre Minaudier ne se laissant guider que par son enthousiasme. On en redemanderait, tant celui-ci est communicatif, et tant Minaudier se révèle être un passeur hors-pair, capable de brosser à grands traits les principes d’éléments grammaticaux aussi exotiques que, au hasard, les évidentiels du tariana. C’est un bonheur de parcourir ainsi le globe avec lui : on ne regardera plus jamais un manuel de grammaire de la même façon.

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8 Comments

  1. Oh oui oh oui, on en redemande!!! Et le notes de bas de page, complètement foutraques et délirantes!
    Erudition et jubilation, que demande le peuple?

  2. Je sens que Keisha va laisser un commentaire enthousiaste si elle voit ce billet ! Moi qui connais un peu l’auteur (c’est un ami de ma belle-soeur estonienne !) je sais qu’il est très calé en langues et très enthousiaste. Je lirais très volontiers cet ouvrage !

    • Tu as vu juste pour Keisha 😀
      Et je suis sûr que ce mélange de sérieux érudit et d’anecdotes ludiques te plairait… Et en plus tu pourrais donc facilement te le faire dédicacer par son génial auteur 😉

  3. merci pour cette mise au point qui permet de conjuguer(!) l’humain et la mondialisation sans oublier racines et histoire de chacun!

    • Evidemment, une langue qui meurt c’est une vision du monde qui disparaît ! On ne pourra pas les sauver toutes, mais il est indispensable de tenter de les conserver (même si elles sont aussi vouées à évoluer…).

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