Outre-terre de Jean-Paul Kauffmann

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7 février 1807. Dans la plaine d’Eylau, située dans l’actuel oblast de Kaliningrad, enclave russe au sud des pays Baltes, 65.000 hommes s’apprêtent à livrer bataille sous les ordres de Napoléon. Face à eux, l’armée russe – soutenue par quelques régiments de l’armée prussienne-, commandée par le général Von Benningsen, aligne 70.000 hommes.

L’affrontement qui va suivre est un des épisodes les plus meurtriers des guerres napoléoniennes. Pas aussi mémorable que Waterloo ou que la débâcle de la campagne de Russie, deux évènements qu’elle préfigure pourtant selon certains historiens, la bataille d’Eylau fait environ 5000 morts dans la Grande Armée, entre 7000 et 9000 chez les Russes. Un léger avantage numérique pour les troupes de Napoléon, qui voient de plus les Russes battre en retraite faute de munitions, ce qui n’empêche pas la victoire d’être revendiquée par les deux camps et de rester, aujourd’hui encore, un sujet de débat.

Eylau, si elle est éclipsée par des souvenirs de batailles plus glorieuses ou plus désastreuses, de Iéna à Waterloo, est un évènement rare par sa violence et par le charnier qu’elle laisse derrière elle. Pour les amateurs d’histoire militaire, elle reste surtout connue pour la charge de Murat, qui mène 12.000 cavaliers – une des plus grande charges de cavalerie, dit-on. Pour les amateurs d’histoire littéraire, il suffira de dire qu’Eylau est la bataille au cours de laquelle le colonel Chabert trouve quasiment la mort. L’entrelacs de corps et de chevaux agonisants d’où émerge le colonel mort-vivant dans une des scènes les plus frappantes de la Comédie Humaine est précisément le résultat de cette charge historique.

outre terre kauffmannJournaliste, plutôt essayiste que romancier, Jean-Paul Kauffmann n’aborde pas Eylau, a priori, sous un angle littéraire. Outre-terre, qui se consacre essentiellement au récit de la bataille, se présente globalement comme un essai historique, avec notes et bibliographie à la clé. Pourtant, plusieurs niveaux de narration s’entremêlent, qui font de ce récit une chronique personnelle bien plus qu’un livre d’histoire. Avant d’en arriver à la bataille elle-même, Kauffmann explique ce qui l’a attiré dans ce morceau d’Histoire partiellement oublié : ses expériences précédentes dans le sillage de Napoléon – il est allé, un peu par hasard, à Sainte-Hélène -, un voyage antérieur à proximité d’Eylau, ce drôle d’espace d’outre-terre qui appartient à la Russie et en est pourtant bien loin. Toutes choses qui expliquent qu’en février 2007, Kauffmann reparte pour Eylau afin d’y fêter le bicentenaire de la bataille, embarquant avec lui femme et enfants plus que dubitatifs face à cette destination qui ne fait guère rêver.

La famille Kauffmann se retrouve donc au beau milieu des admirateurs fous de Napoléon et des fondus de reconstitutions militaires, une faune pittoresque qui donne quelques couleurs au paysage brumeux et enneigé d’Eylau. Au fil des heures, Kauffmann fait le récit de la bataille tout en y superposant le récit de cette drôle de virée, ainsi que celui de l’expérience que fait le Colonel Chabert, d’après Balzac. Trois épaisseurs qui nourrissent le texte de Kauffmann et lui donnent son originalité mais qui ne se valent pas toutes. Le récit personnel, notamment, est trop flottant, trop indécis pour passionner. Plusieurs fois, ses fils demandent à l’auteur ce qu’il cherche en revenant à Eylau : lui-même n’en sait pas grand chose, et s’il est agréable, au début, de s’égarer avec lui, cette errance finit par agacer. Pire, en s’insérant entre les différents épisodes de la bataille, elle en rompt le rythme, en brise l’intensité : la chronique du combat est, à l’écrit, bien moins convaincante que dans ce numéro de La Marche de l’Histoire sur France Inter qui m’a donné envie de lire le texte de Kauffmann.

Le plus intéressant dans Outre-Terre, en réalité, est le troisième niveau du récit : lorsque l’auteur évoque les œuvres inspirées de la bataille d’Eylau. Pas seulement le Colonel Chabert, sur lequel il écrit quelques pages admirables qui donnent envie d’y retourner (d’autant plus que ce court roman reste un de mes préférés de Balzac), mais aussi le tableau d’Antoine Jean-Gros conservé au Louvre, qui montre la violence incommensurable de la bataille tout en ayant l’air de la dissimuler. Paradoxe : c’est ainsi en s’éloignant de l’évènement lui-même, en se plaçant doublement en retrait, que Kauffmann parvient à dire le plus de choses sur cette drôle de bataille.  

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