Les Civilisés de Claude Farrère (Prix Goncourt 1905)

les civilisés - tintin

Rude bataille que la campagne pour le Goncourt 1905 ! Imaginez, nous sommes le 8 décembre et pour ce troisième prix, les jurés vont devoir départager des noms aussi prestigieux, aussi inoubliables que Bernard Taft et Marcel Batilliat, et choisir parmi des oeuvres aussi illustres que les Amours de M. Le Tigre et de Mlle Coquelicotle Livre de la Houle et de la Volupté ou encore la Philosophie galante de M. de Valcourt*. Il y avait tellement de beau monde en lice, en cette année 1905, que les Goncourt ont même dû éjecter de leur sélection Romain Rolland – qui s’en sortira avec le prix la Vie heureuse (futur prix Fémina) pour Jean-Christophe. Et il a fallu plusieurs tours, mais les Académiciens, privés de la présence de leur président et guide Joris-Karl Huysmans alors souffrant (comme nous l’apprend le Temps), ont tout de même réussi, avec la clairvoyance qu’on leur connaît, à élire celui qui, entre tous ces noms immortels, semblait voué au plus bel avenir, j’ai nommé Claude Farrère.

Claude Farrère, tout de même, ça vous en bouche un coin. On l’a oublié, peut-être, mais il faut noter qu’il réussit à battre Paul Claudel pour l’élection au 28e fauteuil de l’Académie française (chapeau), qu’il fut un membre éminent de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain dans les années 50 (moins chouette) et qu’un prix littéraire qui existe encore aujourd’hui porte son nom. J’y ajouterai un bref aparté plus personnel : il y a quelques semaines, j’étais en train de lire les Civilisés et par le plus grand des hasards, je suis passé dans une petite ville de Val d’Oise où j’ai découvert une allée Claude Farrère. A deux pas de la Rue Saint-Exupéry et d’une Allée Molière : c’est vous dire l’épatante postérité du bonhomme. La classe. Fin de l’aparté.

les civilisés farrèreQuoi qu’il en soit, Claude Farrère, alias Charles Bargone, a un peu comme John-Antoine Nau (Goncourt 1903) un parcours original qui plaît bien aux journalistes, puisqu’il est alors un tout jeune romancier – les Civilisés est sa troisième publication, et il n’a que 29 ans. Encore mieux : au moment où il reçoit le Goncourt, il est à bord du Saint-Louis, le cuirassier sur lequel il sert, puisqu’il est alors enseigne de vaisseau et qu’il sera promu lieutenant l’année suivante. Le Matin évoque l’anecdote dans ses Nouvelles en trois lignes, et Farrère donne quelques détails supplémentaires sur la façon dont lui est parvenue la nouvelle dans une lettre à Pierre Louÿs.

Un jeune marin pour le prix Goncourt, donc, voilà qui n’est pas banal. C’est justement ce qui semble avoir séduit le jury puisque les Civilisés se nourrit largement des expériences de Farrère sur la mer et sur d’autres continents, l’essentiel de l’intrigue se déroulant à Saïgon, où s’épanouissent – mollement, en raison de la chaleur et de l’opium -, les beaux spécimens de « civilisés » que sont l’ingénieur Torral, le médecin Mévil et l’officier de marine Fierce. Tous trois se réjouissent de pouvoir trouver à Saïgon un maximum de tripots, saké et petites pépées – que celles-ci soient de (très) jeunes vietnamiennes (on disait alors « annamite »)  ou les femmes d’autres colons qu’ils savent détourner du droit chemin – Mévil tout particulièrement, qui a avec elles un contact privilégié pour leur prescrire la cocaïne qui leur permet de résister au climat tropical de leur terre d’adoption.

Bref, le plus difficile à la lecture des Civilisés est de ne pas juger trop rudement ce qui est certes un pur produit de son époque. On peut essayer. Mais ce trio de tête aux comportements schématiques, dont l’oisiveté n’est comblée que par des discussions sur les mérites respectifs des prostituées japonaises, vietnamiennes et indiennes et dont les seuls discours sérieux sont ceux qui légitiment la colonisation comme mission civilisatrice, est proprement répugnant et il est difficile de passer outre. L’impression qui domine est celle de lire un genre de Houellebecq avant l’heure, un Plateforme embourgeoisé qui n’a même pas pour lui la force de la provocation. Un Houellebecq dans un style désuet, fleuri, qui est parfois agréable pour la précision avec laquelle il évoque les charmes des paysages de cette région d’Asie, mais qui la plupart du temps est par trop pesant, comme alangui lui aussi par les vapeurs d’opium.

Il y a bien, pour finir, un morceau de bravoure qui secoue un peu cette paresseuse fresque orientale. Fierce, rejeté par sa fiancée à force de mener une vie de bâton de chaise, ne trouve rien de mieux à faire que de s’embarquer à nouveau ; on vient justement de déclarer la guerre à l’Angleterre. Ni une ni deux, le cuirassé sur lequel sert Fierce se retrouve torpillé, à peine sorti de la rade de Saïgon. Voie d’eau, panique à bord, et, en quelques minutes, fin du brave Fierce – pas le plus mauvais bougre d’ailleurs, ce qui fait de cette fin quelque chose d’ambigu : s’il faut vraiment y chercher une morale (ce qui est peu probable), on se dira ainsi qu’il vaut mieux, encore, être un salaud fini comme Torral qui déserte avant même d’être appelé et garde la vie sauve. En dépit du talent certain avec lequel Farrère décrit la fin du cuirassé, la cruelle ironie de la situation ne parvient guère, en tout cas, à provoquer plus qu’un haussement de sourcil. C’est déjà bien plus que les 300 pages qui ont précédé, et cela reste un résultat bien maigre pour un Goncourt.

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*On pourrait presque croire que j’invente, mais la liste complète des pressentis est donnée par l’Humanité.

challenge - don quichotte

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4 Comments

  1. Au-delà du véritable sacerdoce que tu t’es infligé à lire tous ces Goncourt, voilà une (belle?) illustration de la vacuité des prix littéraires sur le long terme…

  2. Mauvais livre, peut-être… mais cela a occasionné une chronique excellente, qui fut un plaisir à lire. J’en viens presque à me réjouir que tu aies eu à lire un tel titre, malgré la déception qu’il a occasionné.

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