La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan

La Maison Dans Laquelle - mariam petrosyan - dos

Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportements se paie toujours. Voilà, maintenant que vous êtes prévenus, on peut continuer à discuter.

Je le paierai, cet article, puisque je m’apprête à essayer de mettre en mots cette Maison dans laquelle dont je viens tout juste de sortir, encore incertain quant à ce que j’y ai découvert, encore mal assuré quant à la façon de l’expliquer à ceux qui n’ont pas fréquenté ses couloirs obscurs. Sans doute serai-je de ceux qui la simplifient avec des mots, cette Maison qui semble escamoter, dès le titre qui la désigne de manière incomplète, bien des secrets : je dois m’en excuser d’avance, sinon auprès d’elle, du moins auprès de vous… Car la Maison dans laquelle est de ces livres-mondes si riches, si denses, si touffus qu’il est impossible d’en embrasser tous les contours en les racontant a posteriori ; de ces livres dans lesquels on vit, et dans lesquels une part de nous continue d’habiter une fois la lecture terminée.

Si seulement Mariam Petrosyan nous permettait de rester à l’extérieur de la Maison, tout serait facile à résumer : la Maison, morne bâtiment perdu dans une morne banlieue peuplée de tristes tours d’habitation, verrue urbaine posée sur une autre verrue, est simplement un foyer pour enfants handicapés. Les fauteuils roulants, les béquilles et les prothèses s’y côtoient dans un étrange tableau presque carnavalesque qui évoque Brueghel. Les enfants de la Maison y sont confiés, parfois très jeunes, par des parents indifférents ou dépassés qui ne les récupèreront que des années plus tard.

La maison dans laquelle - mariam petrosyanLes enfants de la Maison ne la quittent jamais, ou presque : l’été, leurs éducateurs les emmènent en vacances pour un mois, toujours aux mêmes endroits, avant de revenir dans le giron rassurant de la Maison. Même si beaucoup d’entre eux ont bien connu la vie à l’Extérieur, celle-ci se pare pour eux, petit à petit, de tous les atours de l’inconnu. L’Extérieur, que chaque promotion de « grands » doit bien finir par retrouver un jour, est un tabou dans la Maison, un espace perçu comme une menace. Il est interdit d’en parler. En arrivant, les nouveaux perdent jusqu’à leur nom, ce rituel marquant que le monde dans lequel ils entrent est séparé de celui qu’ils ont toujours connu. Ainsi croise-t-on dans la Maison des personnages qui répondent aux noms de Sphinx, Noiraud, Chacal, Ventre Blanc, Aiguille, Baleine, Lord, Loup, l’Aveugle, Roux, Sirène ou Gros Lard – surnoms généralement basés sur leur apparence physique ou leur handicap, et attribués dès leur arrivée par celui qui sera alors considéré comme leur parrain ou leur marraine.

Par opposition à l’Extérieur, la Maison est une sorte de cocon surdimensionné, de toile d’araignée accueillante que les enfants font chaque jour un peu plus à leur image. Bien que des éducateurs et des professeurs interviennent pour mettre un peu d’ordre dans la Maison et dans les petites têtes blondes, le roman de Mariam Petrosyan ne les montre qu’assez rarement, privilégiant le quotidien des enfants, composé de longues veillées consacrées à d’invraisemblables contes, d’expéditions dans les couloirs pendant lesquelles sont inscrites sur tous les murs des formules énigmatiques, ou encore de conflits rangés entre les différents clans qui composent la Maison.

Notre premier et principal intermédiaire pour découvrir ce drôle de monde est un nouvel arrivant, Fumeur, qui, au début du roman, est justement rejeté par son premier clan, celui des Faisans – les plus sages et les plus naïfs des occupants de la Maison. Chez qui échouera-t-il ? Chez les inquiétants Oiseaux, « constamment grimés comme pour un enterrement », chez les espèces de punks que sont les Rats, ou encore chez les Chiens ? Aucun de ces groupes si folkloriques : le directeur décide de l’envoyer dans le Groupe 4, celui qui est mené par l’Aveugle, charismatique et mystérieux leader. Pas de code vestimentaire délirant chez eux, mais un certain aplomb, un air de sagesse – l’Aveugle et ses acolytes semblent être au-dessus des tourments ordinaires de leurs camarades des autres groupes.

Au travers du regard de Fumeur, nous découvrons les us et coutumes de la Maison, lieu de toutes les croyances, où l’on s’échange des amulettes et autres objets magiques, où l’on scrute les inscriptions sur les murs pour découvrir de nouveaux groupuscules secrets, et où l’on peut, si l’on connaît les bonnes personnes, trouver le moyen d’entrer dans une autre réalité, l’Envers de la Maison ou la Forêt, un lieu envoûtant dans lequel certains Grands aimeraient fuir à jamais, plutôt que de devoir affronter à nouveau l’Extérieur.

Autant dire que la Maison dans laquelle est un livre plein de doubles fonds et de chausse-trappes dans lequel on ne peut jamais imaginer ce qui va surgir à la page suivante. Avec ses nombreuses références à Lewis Carroll – via des citations de la Chasse au Snark mais aussi au travers de la présence d’un personnage nommé Lapin qui propose à Fumeur un breuvage lui permettant d’accéder à l’Envers de la Maison -, il s’apparente d’abord à un conte qui, parce qu’il fait sans cesse des allers-retours de part et d’autre du Miroir, parvient à créer une ambiance tout à fait unique, un récit fascinant dans lequel le lecteur progresse à tâtons, s’émerveillant de reconstituer petit à petit le puzzle que constituent les différents chapitres du texte, tout comme les héros de la Maison peuvent s’émerveiller de découvrir un nouveau dessin sur un plafond ou un oeuf de basilic dans une amulette. La Maison, protéiforme, inépuisable, a toujours quelque chose de neuf à offrir.

C’est d’ailleurs pour cela que certains de ses habitants refusent de la quitter. En alternance avec les chapitres où s’élève la voix de Fumeur, nous découvrons un bout du passé de la Maison. Ces chapitres,  se déroulent au moment de l’arrivée de ceux qui, dans le récit de Fumeur, sont les « grands ». Ils portent alors d’autres surnoms, et une partie du charme de ces flashbacks est de deviner qui est qui, quels évènements par exemple ont pu faire du jeune et volubile Sauterelle le taciturne Sphinx. Ce petit jeu participe grandement à la solidité des personnages de la Maison dans laquelle, et à l’attachement qui, bien vite, nous relie à eux. Surtout, ces chapitres, tous intitulés « La Maison » comme s’ils provenaient de la mémoire de celle-ci (alors que les autres portent le surnom du personnage qui s’y exprime), nous permettent de les voir sous un autre jour et de découvrir le drame fondateur de leur rapport malade à la Maison : le suicide d’une poignée de Grands, quelques jours avant la date de leur grand départ. Et, à mesure que la date de leur propre départ approche, les souvenirs de cet instant funeste se font de plus en plus pesants pour tous nos héros…

On pourrait lire la Maison dans laquelle entièrement au premier degré tant le récit choral élaboré par Mariam Petrosyan est haletant, tant on a tout simplement envie de savoir ce qui va arriver à cette poignée de gamins égarés. Mais sans cesse, le texte lance des perches, dévoile de possibles interprétations imagées, évoque des parentés avec d’autres oeuvres. Pour ne pas s’épuiser, on suit forcément, pour une première lecture, certains fils rouges. Le plus évident, souligné par le résumé placé à l’intérieur de l’édition de Monsieur Toussaint Louverture, consiste à voir dans la Maison est dans les troubles de ses habitants une métaphore de l’adolescence et de ses tourments : encore accrochés à leur enfance, les héros de la Maison dans laquelle refusent viscéralement d’être contraints à la quitter pour écoper d’une vie d’adulte, à l’Extérieur, dont ils ne veulent pas. A ce titre, les différents handicaps des enfants de la Maison – qui sont par ailleurs traités avec un réalisme terrible – agissent comme des représentations sublimées du rapport – changeant, soudain incompréhensible – qu’entretiennent les adolescents à leur corps. La mention régulière de miroirs « farceurs », dont les reflets ne sont pas identiques à la réalité mais la dédoublent (« Oublions cet autre toi qui vit dans le miroir », dit Sphinx à Fumeur), et qui « aiment jouer de mauvais tours », rappellent ce rapport torturé au corps tout en renforçant l’aspect magique des lieux – et leurs liens avec l’univers de Lewis Carroll.

Impossible en revanche, de se limiter à quelques impressions quand il s’agit des autres histoires que semble rappeler la Maison dans laquelle. Si les contes évoqués, directement ou non, sont nombreux – de Hansel et Gretel au Joueur de flûte d’Hamelin, si l’étrange Forêt de l’Envers de la Maison semble être l’archétype de celles qu’on croise dans toutes les histoires les plus immortelles de notre patrimoine, c’est aussi à toute une histoire de la littérature jeunesse – ou de la littérature qui met en scène de jeunes personnages – que renvoie la Maison dans laquelle. Entre cent autres exemples, et au-delà de Carroll dont il a déjà été question ou de Jonathan Livinston le Goéland qui est directement cité, les multiples figures de ses habitants et leur obsession pour certains animaux totémiques rappelle Max et les Maximonstres, et l’organisation de la Maison et la magie qui l’anime évoque une version plus sombre du Poudlard d’Harry Potter ; le simulacre d’école organisé autour des activités des enfants m’a fait penser aux Instructions d’Adam Levin, tandis que leur liberté auto-destructrice m’a ramené aux Enfants terribles de Cocteau .

Non pas que la Maison dans laquelle semble s’inspirer de ces récits : sa folle originalité suffit à le détacher de ces possibles modèles – et il a de toute façon été écrit avant la naissance du sorcier de JK Rowling ou des personnages d’Adam Levin. Mais ce que semblent faire tous ces grands livres sur la jeunesse, et ce que fait le livre de Mariam Petrosyan, c’est réaliser un concentré alchimique de ces émotions issues de la fin de l’enfance – chez Monsieur Toussaint Louverture, on dit qu’on publie « des livres d’enfants pour adultes« , et c’est une expression des plus adaptées ici. On ne peut guère s’étonner, d’ailleurs, de la justesse avec laquelle Mariam Petrosyan aborde ces sujets dès lors qu’on lit l’histoire incroyable de la rédaction de la Maison dans laquelle – étalée sur dix ans, conçue comme un refuge et non comme une oeuvre destinée à être publiée. Avec toutes ses irrégularités et ses bizarreries, avec son air d’être une accumulation d’éruptions intimes, ce roman garde l’apparence de la spontanéité, de l’écriture qui jaillit d’une nécessité (et ce y compris après traduction : félicitations donc à Raphaëlle Pache qui s’est chargé de cette lourde tâche). En résulte un conte hors-norme, obsédant, bouleversant, qu’on aurait bien du mal à quitter pour retrouver l’Extérieur, si n’étaient les paroles prophétiques et radieuses de l’Aveugle :

Il déclara qu’il nous souhaitait à tous d’être heureux. Aussi bien à ceux qui partaient qu’à ceux qui restaient. A ceux qui partaient en pensant qu’ils restaient, et à ceux qui restaient en pensant qu’ils partaient. Et aussi à ceux qui avaient décidé de revenir. L’Aveugle ajouta que quoi que nous choisissons, il nous faudrait tout recommencer depuis le début, parce que notre nouvelle vie ne ressemblerait pas à l’ancienne. Que nombre d’entre nous allaient oublier ce qu’ils avaient vécu, mais que cela ne devait pas nous faire peur.

« Ceux qui garderont la foi dans le miracle le verront s’accomplir. »

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Je vous recommande également les articles d’Anne (Textualités) et d’Alphonsine (la bibliothèque d’Alphonsine).

D’autres romans des éditions Monsieur Toussaint Louverture sur le blog.

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10 Comments

  1. Ah, merci ! J’erre depuis un moment dans les couloirs de la Maison et j’en étais encore à me demander si certains personnages avaient changé de surnom au fil des ans, ou si je les confondais !
    Tu parles de livre-mondes, je dirais plutôt livre-dédales. Il ne faut pas craindre de se perdre dans sa lecture. Son ambiance particulière, comme hors du temps, est d’autant plus déstabilisante que les personnages sont nombreux et que des va-et-vient entre passé et présent viennent brouiller le récit. Sans parler de ses surnoms qui changent…
    Pour autant, j’apprécie grandement cette lecture en mode « navigation à vue » même si j’en suis à peine à la moitié (je dois avouer que j’ai eu besoin de sortir de la maison par moments et de me plonger dans d’autres lectures entre temps). Toutefois, je m’interroge sur la conclusion quelque peu sibylline du Rouquin Bouquine préconisant une lecture de ce roman en pointillés plutôt qu’in extenso… Qu’en penses-tu, toi qui l’as terminé ?

    • Je n’avais pas regardé sa vidéo (et je viens donc de le faire), mais je dois dire que je ne suis pas d’accord, non… Pour une relecture, très certainement, car on peut à ce moment-là saisir des fragments de l’univers plus facilement ; redécouvrir à droite-à gauche des choses qu’on avait manquées (et c’est sans doute comme ça que je le relirai, quand les personnes à qui je dois le prêter auront fini). Mais pour une première lecture ?? D’abord, je pense qu’on y perdrait beaucoup car même si le roman a parfois l’air de procéder par accumulation de fragments, il y a une progression qui n’est pas du tout laissée au hasard.
      Et puis au-delà, pour la simple compréhension, bonjour… Déjà que certains mystères de la maison nécessitent une grande attention pour être résolus (les surnoms changeants en premier lieu ! Mais tu auras confirmation pour un des personnages du passé – pour les autres, on ne peut que supposer à partir d’indices), si en plus on navigue dans n’importe quel sens, je ne vois pas comment s’en sortir. Evidemment, il reste alors l’ambiance, mais c’est quand même couper une des deux jambes du bouquin.
      Pour ma part je me l’étais gardé de côté pour un moment où j’aurais du temps à lui consacrer et j’en suis content car je l’ai dévoré en trois jours ! Mais si je l’avais lu sur un temps plus long, je pense que des pauses auraient effectivement été nécessaires. Pas trop longues cela dit, car j’aurais eu peur de me perdre parmi les personnages sinon !

      • OK, tu me rassures… (même si je suis dessus depuis déjà un bon mois… je ne suis pas ce qu’on appelle un « grand lecteur »)

  2. Ta chronique est vraiment magnifique ! Elle me donne très très envie de retourner dans cette maison fascinante, cet univers à clés. Tu nous en livres déjà beaucoup. Je pense y retourner cet été, j’ai encore quelques livres à mettre entre sa lecture et sa relecture (notamment quelques Carroll et aussi du Kipling), mais ta chronique ne m’aide pas vraiment patienter 🙂 Je pense comme toi qu’une première lecture sert à défricher ce monde extrêmement dense et paradoxalement cloisonné. Je pense que je vais a priori focaliser ma relecture sur le personnage de Chacal Tabaqui (oui, j’embête tout le monde avec Chacal Tabaqui !), mais je crains/j’espère que la maison m’entraine vers de nouvelles pistes. En tout cas, merci pour cette chronique très précise, ça fait plaisir de rentrer à nouveau dans le labyrinthe !
    Et merci d’avoir partager ma chronique 😉

    • Ma deuxième lecture attendra sans doute la rentrée (au moins) car j’ai promis de le prêter à plusieurs personnes… Comme ça je pourrai lire les conclusions de ton enquête sur Chacal Tabaqui avant de m’y remettre 😀 Merci en tout cas 😉

  3. Whaouah… j’ai déjà lu au moins un article très élogieux sur un des blogs sur ce livre mais 5 ornithorynques alors là… je suis carrément intriguée ! Ton article est parfait il en dit suffisamment mais pas trop et surtout montre d’emblée la richesse des interprétations possibles. Pas mal d’avoir ça en tête avant de commencer la lecture…

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