Anguille sous roche d’Ali Zamir

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Privilégié, pour une fois, je lis un texte bien avant sa sortie en librairies. C’est que Frédéric Martin et ses collaborateurs du Tripode croient tellement à Anguille sous roche, premier roman du Comorien Ali Zamir, qu’ils ont imaginé rien que pour lui un dispositif promotionnel tout neuf, le Grand Trip. Pour une somme tout à fait modique, les participants à cette opération recevront en 2016 deux romans du Tripode en avant-première. Anguille sous roche est le premier, donnant lieu à un tirage spécifique, reçu en mars pour une sortie en librairies en septembre.  Une belle idée qui met les lecteurs fidèles au coeur de la démarche du Tripode, et permet d’espérer, du côté de ma maison d’édition, un bouche à oreille favorable avant même la sortie du livre.

Qu’-a-t-il donc de si sensationnel, ce premier roman ? Racontant l’histoire d’Anguille, une jeune fille à peine sortie de l’adolescence, le récit est d’emblée placé sous de sombres auspices puisque, comme le héros du Requin de Bertrand Belin, Anguille doit se hâter de retracer sa vie car elle est en train de se noyer. C’est donc dans son dernier souffle qu’elle déroule, en une seule longue phrase semée de virgules, tout ce qu’elle a à dire. « Anguille tu perds du temps alors qu’il ne te reste que quelques minutes, ou quelques secondes, qui sait, ah, je fais toujours le diable à quatre (…) ». L’essentiel, c’est sa brève histoire d’amour avec Vorace, ce pêcheur qui est le premier à éveiller le désir chez Anguille. Pour le voir, Anguille doit prendre mille précautions, de peur d’être repérée par son père Connaît-tout ou par sa soeur Crotale.

anguille-sous-roche-ali-zamir-couvIl n’y a pas que cette histoire d’amour – forcément déçue, comme toutes les premières passions ou presque -, évidemment ; incidemment, Anguille raconte la vie sur son île, le travail de brute des pêcheurs, les rêves inaccessibles de découvrir d’autres horizons. Comme Ali Zamir, elle habite Anjouan, une des îles des Comores, la plus proche de Mayotte – seule île de l’archipel à avoir choisi de rester un territoire français suite au référendum de 1974. Connaissant un peu la situation locale, le mélange de désespoir et d’audace qui naît du voisinage des îles extrêmement pauvres des Comores et de Mayotte, un peu plus épargnée, on s’attend dès le début à ce que la situation politique et économique finisse par faire irruption dans cette histoire intime – ça ne manquera pas, et le résultat sera dévastateur.

L’abord d’Anguille sous roche est difficile : une note de l’éditeur précise que, « par conviction », les particularités lexicales, grammaticales et syntaxiques du textes original d’Ali Zamir ont été conservées. On s’étonne ainsi dans les premiers chapitres de telle ou telle tournure, de tels cahots syntaxiques qui ailleurs paraîtraient tout à fait incongrus mais qu’on finit effectivement par considérer comme constitutifs d’un véritable style, certes accidenté, certes déstabilisant, mais qu’il était logique de conserver dans son intégrité.

ce sont les histoires anguilliformes qui m’intéressent, les histoires insolites, celles qui ont l’aspect d’une anguille comme la mienne, ce sont le genre d’histoires que les lecteurs de journaux comme de bestsellers actuels ignorent complètement, les histoires vraiment vraies et bizarrement bizarres, tous ceux qui écrivent ou lisent des histoires qui ne sont pas anguilliformes, je le dis bien, sont loin de la réalité de ce monde

Si on s’envase parfois dans les circonlocutions d’Anguille, si on se lasse un peu parfois de sa langue si particulière, de cette logorrhée toute en ondulations, on a cependant en même temps l’intuition que, quand viendra le moment de la relecture (et on pressent que ce moment viendra forcément), on connaîtra peut-être à nouveau des moments de fatigue, mais que ce ne seront plus les mêmes. La prose d’Ali Zamir a ceci de particulier : puisqu’elle semble rester insaisissable, on sent qu’elle pourra prendre de tous autres airs une prochaine fois. On peut aller jusqu’à paraphraser les mots de Barthes sur Proust : d’une lecture à l’autre, on ne sautera jamais les mêmes passages, promesse d’un bonheur plusieurs fois renouvelé. 

Une révélation alors ? Peut-être pas tout à fait. Mais décidément un vrai et grand « Trip », pour un premier roman résolument original, un style qui fait régulièrement marquer des temps d’arrêt tant il est frappant qu’un jeune inconnu de 27 ans propose quelque chose d’aussi radicalement unique. L’équipe du Tripode a de bonnes raisons d’être fière d’avoir fait une telle découverte, et il n’y a plus qu’à lui souhaiter que sa réception soit à la hauteur de ses espérances.

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7 Comments

  1. Je me sens très seule sur ce coup-là, je suis complètement hermétique à ce livre que j’ai tenté de lire plusieurs fois sans accrocher… L’enthousiasme général me dépasse 🙁

    • Je trouve aussi l’enthousiasme général un peu étonnant car je trouve le style d’Ali Zamir tout de même difficile, voire parfois pénible. Mais ce qui fait la différence c’est que j’ai envie de le relire, car derrière cette difficulté du texte, j’ai trouvé au cours de ma lecture des passages vraiment superbes – et je suis sûr qu’une relecture me permettra d’en dénicher d’autres. Mais j’aurais aussi bien pu ne pas y entrer du tout, je crois !

  2. Ecriture bouillonnante, mordante, qui perfuse le tohu-bohu de la vie des ,anjouanais et analyse son influence et son ressenti dans l’âme et la sensilbilité d’une comorienne. Lecture captivante.
    Roman découvert cet été grâce à la manifestation à venir des « correspondances » de Manosque »

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