Dingley, l’illustre écrivain de Jean et Jérome Tharaud (Prix Goncourt 1906)

petit journal - transvaal - dingley, l'illustre écrivain

A chaque fois que je vois un roman écrit à quatre mains (ou plutôt à deux, à moins d’avoir deux ambidextres) je me gratte la tête en me demandant comment une telle chose est possible. Pour les frères Tharaud, la recette était pourtant simple, semble-t-il : l’un écrivait le premier jet, l’autre fignolait et se préoccupait plus particulièrement du style. Et cela marchait plutôt bien pour eux puisque, non contents d’avoir reçu le prix Goncourt en 1906 pour leur troisième roman, ils furent plus tard reçus à l’Académie Française – non sans difficultés puisqu’on ne peut évidemment pas nommer deux personnes sur un seul fauteuil ; Jérôme y entra en 1938, et Jean dut attendre la fin de la guerre pour le rejoindre enfin, en 1946.

Revenons pour l’instant en 1906, et à Dingley, l’illustre écrivain qui, s’il fut primé cette année-là par la bande à Huysmans (absent pour le vote ; il décèdera dans le courant de l’année suivante), fut en réalité publié pour la première fois, en feuilleton, en 1902. On y rencontre Dingley, un personnage largement inspiré de Rudyard Kipling, écrivain et journaliste anglais qui couvre la guerre du Transvaal et prend un plaisir non dissimulé à arpenter les champs de bataille et à exalter la gloire des soldats de la Reine – morts, si possible. C’est sa publication en volume qui permet au roman d’obtenir le prix, ce qui n’entre d’ailleurs pas tout à fait en contradiction avec les recommandations du testament d’Edmond de Goncourt qui précise que le prix devait être décerné « au meilleur volume d’imagination en prose, et exclusivement en prose, publié dans l’année ».

dingley, l'illustre écrivain - tharaud - ed 1920L’oeuvre, les deux fois, est passée quasiment inaperçue – c’est en tout cas ce que prétendent plusieurs des articles qui lui sont consacrés, dans la presse, le lendemain de la remise du prix, mais l’Aurore affirme l’inverse, et on sait que les frères Tharaud ne sont pas, bien qu’ils n’aient pas publié grand chose, de parfaits anonymes pour les Goncourt comme l’étaient Nau ou Farrère. Dingley, l’illustre écrivain a d’ailleurs fait l’objet, au cours de l’année, de deux recensions très positives dans Gil Blas et dans l’Aurore. Le critique de Gil Blas, Jules Bois, en remet une couche dans le numéro du 17 décembre 1906, et se félicite d’avoir eu du flair :

Jusqu’ici, la jeune Académie avait prôné dans ses choix surtout le pittoresque à outrance, le style torturé ou la brutalité allant parfois jusqu’au cynisme. Le livre de Nau était quasi insensé, celui de Farrère, d’une crudité inouïe. La Maternelle valait mieux, mais se cantonnait dans l’étude d’une classe d’enfants pauvres de Paris. Cette fois, les dix arbitres ont consacré une oeuvre de psychologie perspicace, rédigée en termes simples, clairs, nerveux. Ils ont écarté la multitude pesante des romans d’amour, qui est vraiment fastidieuse pour les critiques et, j’ai lieu de le supposer, pour les ordinaires lecteurs.

La réception de ce Goncourt semble cependant assez diverse. On se moque notamment de la lenteur des frères Tharaud, qui ont mis près de cinq ans à polir ce court texte déjà publié en feuilleton. Une polémique se profile même à l’horizon, initiée par Eugène Montfort et Charles-Louis Philippe qui publient le 16 décembre 1906 une tribune à charge contre les jurés du Goncourt, dans laquelle ils affirment que « la faveur et l’intrigue n’ont pas été étrangères à leurs décisions ». Selon eux, le Goncourt 1906 avait été attribué d’avance à Dingley, l’illustre écrivain, par copinage ou corruption (précisons tout de même que le scrutin fut le plus laborieux depuis la création du prix : il fallut trois tours, et les frères Tharaud ne reçurent au final que six voix sur dix) ; pire, ils assurent que les lauréats précédents ont également été choisis pour de mauvaises raisons. Certains arguments sont douteux, mais l’article est intéressant puisque c’est, a priori, la première fois que les Goncourt sont accusés d’agir sous la pression des auteurs, des éditeurs ou de leurs intérêts personnels. La polémique ne semble pas vraiment prendre, cependant, et est balayée d’un revers de main le surlendemain par un des jurés les plus reconnus, Octave Mirbeau.

Un Goncourt contesté, donc, qui pourtant ne m’a semblé être le moins méritant de ceux que j’ai lus. Par rapport au naturalisme peu ambitieux de Frapié ou l’abyssal ennui provoqué par l’écriture plombée de Farrère, Dingley, l’illustre écrivain est plutôt rafraichissant, avec son écriture nerveuse et précise, enlevée même. Un vrai plaisir de lecture donc si l’on s’en tient au style… Pour s’en contenter, il faut cependant mettre son esprit critique en sommeil, même en gardant constamment en mémoire le contexte historique dans lequel Dingley fut écrit – un peu comme pour Tintin au Congo, si vous voulez, qui est aujourd’hui difficile à lire sans grincer des dents. Car si Dingley, personnage un peu trop cynique, est chargé, c’est uniquement pour rire un peu aux dépens de l’Angleterre, son pays, qui n’arrive pas à tenir ses colonies. Mais à aucun moment la philosophie de Dingley – belliciste, colonialiste, et tout ce qu’on veut – n’est questionnée. Combiné au Goncourt précédent, les Civilisés de Farrère, il donne une certaine idée – sordide – de ce que put être la colonisation, et de l’argumentaire qui fut tenu pour la justifier et même la glorifier.

Dingley est cependant puni, lui qui abandonne pratiquement femme et enfant pour battre la campagne et rassembler les éléments d’une oeuvre à venir, celle qui la consacrera définitivement comme l’écrivain le plus important de son temps. Son fils tombe gravement malade, et sa mort signe aussi, ou presque, la mort de la carrière de journaliste de Dingley. La punition divine vise plutôt l’hybris de Dingley en tant qu’écrivain que son incurie ou sa négligence vis-à-vis de sa famille – cet homme fort a tout de même autre chose à faire. Encore une fois, autres temps, autres moeurs… Il n’empêche que, même avec la meilleure volonté du monde, il est aujourd’hui difficile de faire abstraction de tout ce que Dingley, l’illustre écrivain charrie de vues conservatrices

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L’en-tête provient de la une du Petit journal du 10 décembre 1889 (« La guerre au Transvaal – Jonction des Afrikanders et des Boers »).

challenge - don quichotte

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2 Comments

  1. Comme j’aime ta Saga Goncourt(s)… même si ce n’est pas encore avec celui-là que je vais inaugurer un nouveau cycle de lecture.

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