Je suis capable de tout de Frédéric Ciriez

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Les yeux de Julie sont bleu sombre, caramélisés par des verres Tom Ford, et remuent à peine tandis qu’ils perçoivent vaguement la plage déserte au-delà de leur cible, sur fond d’horizon outremer, intense et scintillant. Le rivage de l’île du Levant apparaît ocre sous la fraîcheur en voie d’évaporation, ombré par endroits comme de longs cils par les pins parasols en arrière-plan.

Et tandis que Julie tourne paresseusement les pages de son passionnant guide de développement personnel, le beau Giacomo rôde à quelques pas de la plage naturiste sur laquelle elle se prélasse… La rencontre inévitable de Julie avec ce colosse bronzé dont la vie se partage entre la Sicile, la Suède et la France va faire des étincelles. Et elle, bien décidée à s’affirmer comme le recommande sa méthode de mental coaching, va essayer d’en tirer le meilleur parti.

Ca vous laisse rêveur, non ? Que se passe-t-il donc, ai-je succombé aux charmes de la plus tartignole des romances, au pire des romans de plage qui soit ? Point du tout : tout ceci est plutôt une vaste blague orchestrée par Frédéric Ciriez dans Je suis capable de tout, un des romans les plus drôles qu’il m’ait été donné de lire cette année.

je suis capable de tout - ciriez- couvCar Je suis capable de tout est avant tout une charge délicieusement féroce contre les manuels de développement personnel et leurs injonctions stupides, absurdes et parfois contradictoires. Le récit des vacances de Julie – accompagnée de sa fille adolescente qui, elle, dévore des mangas yaoi – est entrelardé de larges extraits de Mental coaching, ma méthode, mes succès, de Paul Béranger, qui promet de développer la bonté projective de notre inconscient, de nous donner un bon coup de fouet à base d’énergification psychique ou encore de doubler notre Niveau d’Exploitation Mentale. Frédéric Ciriez s’amuse manifestement beaucoup à inventer le jargon débilitant du pseudo-expert, et le résultat est véritablement jubilatoire. Sans parler des récits improbables qui voient ce Béranger coacher des stars d’Hollywood ou rencontrer la Mort elle-même pour découvrir le secret du coaching absolu…

Complètement imprégnée par la ravageuse vacuité de ce manuel, Julie finit donc par rencontrer au hasard d’une balade Giacomo. Et peu importe que, semblant totalement disjoncter, Julie ponctue leur flirt de phrases tirées de sa méthode (« LA VIE MENTALE DOIT ÊTRE INTENSE ET CIBLÉE POUR BRILLER DANS LA CONSTELLATION SOCIALE. », hurle-t-elle entre deux anecdotes sur sa mère) : Giacomo, le plus pur latin lover qui soit, n’en garde pas moins son sérieux pour aligner toutes sortes de clichés, agrémentés de sous-entendus délicatement graveleux et de quelques silences entendus de bon aloi. L’hilarante caricature élaborée par Frédéric Ciriez est constamment sur le fil du presque trop, mais ne fait que grossir le trait de l’indigence du romantisme en plastique qui hante les dialogues de bien des romans et des films qui tentent de parler d’amour.

Bien sûr la satire se fait, au fil du récit, de plus en plus mordante, et les petites aventures de Julie ne peuvent se terminer que par un échec : Giacomo, tout comme le discours de Paul Béranger, est évidemment une arnaque grossière. Frédéric Ciriez mène la deuxième partie de son roman tambour battant, ménageant des rebondissements tout plus fantasques les uns que les autres tout en ajoutant aux déboires de la mère une trame parallèle qui voit Neko, la fille de Julie, coincée au milieu d’un minable concours de Miss organisé par le club de vacances et aux prises avec trois ados qui rêvent de mettre en application ce qu’ils ont appris dans les films porno.

Inutile de dire que cette espèce de chronique au vitriol mitraille dans tous les sens. Je suis capable de tout vise à chaque page divers travers de notre monde, et si ses cibles les plus évidentes sont les constantes injonctions au bonheur ou à une sexualité débridée qu’il fait peser sur chacun, il érafle aussi volontiers le tourisme de masse, la fascination pour les peoples les plus insignifiants, ou la standardisation de la culture. Des cibles certes faciles, mais qui n’ôtent rien de son mordant à Je suis capable de tout. En tout cas, si vous êtes en quête d’un roman de plage distrayant et malin pour cet été, ne cherchez plus : le voici.

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11 Comments

    • Une collègue m’a dit beaucoup de mal de Mélo, alors qu’elle avait adoré Des néons sous la mer et qu’elle était très tentée par Je suis capable de tout… Au cas où ça pourrait te faire changer d’avis 😉

      • En tout cas l’auteur a réussi un tour de force rare dans Mélo : faire parler à la première personne un sapeur sans tomber dans les clichés. J’ai eu peur pour lui au début, mais au final il s’en sort plus que bien – la reconnaissance de la communauté des sapeurs le démontre à elle seule. A mon avis pas mal de personnes qui ignorent tout de cette communauté (ce qui était mon cas au début), n’apprécient pas cette partie du triptyque car elles ont le sentiment qu’un « petit blanc » essaye de faire du « black » et les caricature. Se plonger un minimum dans cette culture me semble indispensable pour apprécier la performance de F. Ciriez à cet endroit.
        Au final Mélo regroupe trois histoires très différentes qui ont pour point commun le vide de sens de nos sociétés, que chacun tente de remplir – ou de fuir – à sa manière. Thème que l’on retrouve dans Je suis capable de tout.

        • J’avoue que je ne savais pas du tout de quoi parlait Mélo, merci pour ce premier aperçu… Je vais plutôt lire Des néons sous la mer dans un premier temps, et si je suis à nouveau emballé je lirai Mélo dans la foulée 🙂

  1. Livre à emporter absolument pour la plage cet été ! Et vous serez alors capable de tout, et surtout de rire de tout !

  2. Oh, dommage que tu n’en lises pas, des romances, hein, c’est amusant aussi ^_^. Par contre, j’avoue que j’ai vérifié l’url en voyant l’image choisie pour cet article ;-p.

    • Eh oui, ça me sort un peu de mes habitudes, tout de même 😀 Quant à lire des vraies romances je ne sais pas, mais si tu en as de vraiment bonnes à conseiller, pourquoi pas…

  3. Mais effectivement ce n’est pas le même rire que pour « Des néons… » : plus cocasse, plus visuel, plus loufoque !

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