Fates and Furies (Les Furies) de Lauren Groff

fates and furies - erinyes-oreste-bouguereau

Lire des livres en anglais avant qu’ils soient traduits en France me donne toujours l’impression d’être un petit privilégié – comme s’il s’agissait d’une exclusivité qui m’était réservée. Alors quand en plus je tombe, par chance, sur un petit chef d’oeuvre comme Fates and furies, je peux vous dire que je me régale…

Rien de spécial pourtant à première vue dans ce qui est le troisième roman de Lauren Groff : Mathilde et Lancelot – Lotto pour les intimes – ont à peine vingt ans lorsqu’ils se rencontrent. Lui brille, à la fac, par ses talents de comédien : son incarnation d’Hamlet, notamment, restera dans les annales de son université. Elle, plus mystérieuse et en retrait, se destine à travailler dans le rude monde de l’art contemporain.

Le roman commence lorsqu’ils se rencontrent ; nous découvrirons d’abord leur union du point de vue de Lotto – dans une première partie intitulée Fates -, puis du point de vue de Mathilde – pour les Furies. Un coup de foudre, plusieurs mois de passion dévorante et un mariage en secret scellent leur destin commun – au grand dam de la mère de Lancelot, riche héritière d’un empire industriel, qui coupe les vivres de son fils, craignant que Mathilde en ait seulement après son argent.

fates and furies-groff-couvQu’à cela ne tienne, le jeune couple s’installe dans un appartement miteux où s’enchaînent les fêtes avec leurs amis d’université, et Lotto tente de percer sur les planches. Une vie de bohème faite de fins de mois difficiles, qui ne prend fin que lorsque Lotto écrit, sous l’effet d’une inspiration soudaine, sa première pièce de théâtre. Celle-ci, par surprise, est un beau succès. Pendant des années, Lotto a tenté de devenir comédien : il était fait pour être auteur.

Ceci n’est que l’introduction, solaire et bondissante, de Fates and furies. Le double récit de vie semble déjà couler sans effort, mais ce n’est qu’après cette exposition que Lauren Groff déploie réellement tous ses talents en matière de narration. Lotto devenu dramaturge, le récit épouse les hauts et les bas de sa carrière, qui devient le prisme par lequel est vu le couple. De synopsis de pièces en extraits de dialogues – souvent marqués par la mythologie grecque, comme on peut s’en douter au vu du titre du roman-, de critiques élogieuses ou rageuses en récits de premières, leur vie se déroule, dévoilée par ce que Lotto en extrait pour élaborer ses pièces ou par les réactions de Mathilde à tel ou tel de ses succès. Sans lourdeur excessive, le procédé se révèle être d’une efficacité redoutable, et permet à Lauren Groff de composer en Lotto un admirable personnage d’artiste, tantôt en proie aux doutes les plus ardents et tantôt d’une arrogance folle, selon les derniers tours que prend sa fortune.

Déjà admirable de maîtrise, Fates and furies se transforme en véritable roman à tiroirs lorsque vient le tour de Mathilde – dont on découvre certains secrets de jeunesse tout en continuant à dérouler le fil chronologique de l’histoire du couple. Flashbacks enchâssés et personnages surgis du passé se relaient pour révéler les dernières zones d’ombre qui subsistent dans l’histoire de ce drôle de duo…

Voilà déjà un fort long résumé qui pourtant ne saurait suffire à décrire la vie qui frémit dans Fates and furies, encore moins à faire sentir ce que l’opposition entre la personnalité lumineuse et tonitruante de Lotto et celle, sibylline et élusive, de Mathilde, a de fertile sous la plume élégante et poétique de Lauren Groff. Car si une partie du roman s’attache à démontrer une idée somme toute banale – même trente ans de vie commune ne permettent pas de connaître complètement quelqu’un ; même les meilleures volontés ne permettent pas d’aller au-delà de certaines difficultés de communication -, Fates and furies ne se limite en aucun cas à une dissection défaitiste du mariage.

La meilleure façon de faire honneur à Fates and Furies, c’est peut-être de dire que j’ai ressenti en le lisant le même enthousiasme que lorsque j’ai lu pour la première fois les Corrections de Jonathan Franzen, l’Homme qui tombe de Don DeLillo ou Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt – où l’on aborde également un personnage par le biais de l’oeuvre qu’il construit. Non seulement Lauren Groff peut se targuer, à même pas quarante ans et avec derrière elle trois romans et un recueil de nouvelles, d’atteindre la même habileté narrative que ces incontournables de la littérature américaine ; mais elle donne aussi l’impression, comme Franzen et Hustvedt, de parvenir à donner une version extrêmement personnelle du genre finalement assez prévisible qu’est le roman familial américain. Avec juste ce qu’il faut d’excentricité et de poésie dans le style, de complexité dans le déroulé de son intrigue et de profondeur dans l’appréhension des tourments intérieurs de ses personnages, Lauren Groff impose sa singularité avec un naturel et une assurance dont seuls les plus grands sont capables.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus half

En en-tête : Les remords d’Oreste ou Oreste poursuivi par les Furies, de William-Adolphe Bouguereau.
Fates and Furies a été publié aux Editions de L’Olivier sous le titre les Furies en janvier 2017.

Sur le même thème :

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *