Zero K de Don DeLillo

zero k - hibernatus

Don DeLillo n’avait rien publié depuis Point Omega en 2010, mais le voilà enfin de retour avec Zero K, dont une bonne partie de l’intrigue prend place dans un complexe scientifique ultra-moderne où l’on se propose de cryogéniser les personnes qui le souhaitent en espérant qu’un jour l’avancée des connaissances scientifiques leur permette d’accéder à la vie éternelle. Loin de marquer une rupture dans son oeuvre, ce scénario à la limite de la science-fiction n’est jamais que le moyen de revenir sur des thèmes qui ne dépayseront pas les lecteurs assidus du maître.

La première partie de Zero K (Zero K, soit le degré zéro sur l’échelle de Kelvin, est la température la plus froide qu’il est physiquement possible d’atteindre) nous immerge dans ce drôle de complexe scientifique perdu au milieu d’une étendue désertique au Kazakhstan, qui tient un peu trop du décor de carton-pâte pour être honnête, par l’intermédiaire de Jeffrey Lockhart, invité par son père Ross à venir faire ses adieux à Artis, sa belle-mère, qui va subir la cryogénisation sous peu pour enfin échapper à une épuisante et lancinante maladie. Un pur acte de foi technologique (on parle de faith-based technology) puisque rien ne dit qu’à l’avenir la science permettra de dégeler les corps sans heurt, ni que cette maladie pourra ensuite être guérie.

zero k-couvPour se dérouler dans un environnement éthéré voire intangible, et pour se focaliser au départ sur des enjeux intimes – Ross accompagnera-t-il Artis, par amour, dans le grand congélo alors même qu’il ne souffre d’aucun problème de santé ? – Zero K n’en est pas moins affecté par certains mouvements du monde contemporain. Il ne s’agit pas seulement du roman d’un vieux monsieur qui pense à la mort, contrairement à ce que son scénario pourrait laisser penser… Traversé régulièrement par des images dont Jeffrey est témoins via des écrans, Zero K est peuplé de scènes de guerre, de bombardements ou d’attentats, et donc de gens en danger de mort ou en fuite. Le havre de paix absolu qu’est le complexe scientifique est l’image inversée de ces espaces de conflit, et par son statut de lieu hors du monde s’offre comme une sorte de fin de l’Histoire (ou comme une Jerusalem céleste), opposé au cycle sans cesse recommencé des violences – les scènes de guerre, comme certains autres éléments de l’intrigue, se répétant à intervalles réguliers, indiscernables les unes des autres.

Dans la deuxième partie du roman, Jeffrey, revenu à sa vie de New-Yorkais lambda, continue à être confronté à cette violence cyclique – d’une manière qui l’affectera plus directement, lui et sa nouvelle compagne Emma, et le fils de celle-ci, Spak. On est là sur un terrain plus familier : la cellule familiale – fût-elle recomposée – menacée par la terreur qui règne sur le monde peut aussi bien renvoyer à Bruit de fond, l’Homme qui tombe ou les Noms – comme ce sont mes trois romans préférés de Don DeLillo, cela devrait me parler. Mais paradoxalement, c’est cette seconde partie qui convainc le moins, sa familiarité semblant des plus déplacées après l’étrangeté cotonneuse de la première moitié du roman.

Cette première moitié magnétise tout en restant, par endroits, tout à fait impénétrable. En guise de points de rapprochement avec les autres romans de DeLillo, on y retrouve les dialogues qui sont sa marque de fabrique : des dialogues heurtés, généralement concis, qui donnent l’impression que les personnages pèsent soigneusement leurs mots, voire les cherchent, tant chaque parole proférée semble avoir une importance capitale. Le résultat, artificiel, n’en est pas moins saisissant, comme toujours. Et, comme pour appuyer ce sentiment que le langage représente à chaque instant ce que la vision de Don DeLillo a de plus crucial, il dote Jeffrey, notre narrateur, d’un tic un peu particulier : celui de chercher, à la fois pour se distraire et par habitude, par manie, à définir certains mots qui tombent dans la conversation ou qui lui passent par la tête. « Define person, I tell myself. Define human, define animal. »Et quand il ne cherche pas des définitions, Jeffrey s’interroge sur la justesse des mots. « I searched for the word. There was a word I wanted, not crypt or grotto… »

Ce n’est pas neuf, le langage est pratiquement un personnage chez Don DeLillo ; il incarne la pensée humaine, et est à ce titre à la fois objet de passion et véritable sujet qui possède sa vie propre (il n’y a qu’à se souvenir des Noms, où le langage est au centre du culte d’une secte meurtrière). C’est ce qu’on retrouve aussi dans un des moments les plus sibyllins de Zero K, une sorte d’intermède qui donne la parole à Artis, laquelle, alors qu’elle subit le processus de cryogénisation, perd peu à peu ses capacités à percevoir le monde physiquement, et se dissout en quelque sorte dans les mots, son monologue intérieur formant des sortes de limbes. « She knows these words. She is all words but she doesn’t now how to get out of words into being someone, being the person who knows the words ».

Si la raison de cette obsession pour le langage est parfois évidente – nommer les choses, c’est déjà avoir un pouvoir sur elles, ùais un pouvoir toujours suspect et susceptible d’être mis en doute -, elle se double toutefois de plus en plus, chez Don DeLillo, d’une dimension plus ésotérique, plus nébuleuse, qui déroute, et qui est particulièrement poussée dans la première partie de Zero K. Il semble que, depuis Point Omega, son oeuvre ait pris des airs plus fantomatiques. Ses romans donnent toujours beaucoup à penser, mais prennent une forme moins directement attrayante. Il ne faut pas avoir peur de reconnaître qu’on s’ennuie parfois dans Zero K : ce n’est pas incompatible avec la profonde fascination, quasi hypnotique, que la première partie du texte peut exercer.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *