Paris est un leurre de Xavier Boissel

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La guerre de 14-18 ce sont les tranchées, les poilus, les obus ; Verdun, la Marne, le Chemin des Dames. On y pense rarement, mais c’est aussi la première guerre pendant laquelle l’aviation est utilisée pour bombarder l’arrière – et les civils. Les proportions évidemment n’ont rien à voir avec la seconde guerre mondiale ou d’autres conflits ultérieurs. Mais à Paris, c’est dès août 1914 que les Taubes allemands font leur apparition, d’abord pour des raids destinés à impressionner les citadins mais qui n’occasionnent que peu de dégâts – les bombes transportées sont extrêmement légères, et les avions n’ont pas encore de système de visée. A mesure que les technologies avancent, cependant, cette menace se fait de plus en plus pesante : les premiers avions sont accompagnés, à partir de 1915, de zeppelins dont l’arsenal est plus conséquent. Ceux-ci seront retirés en raison de leur vulnérabilité à partir de 1916 au profit des biplans Gotha, bien plus redoutables, faisant jusqu’à 787 morts à Paris en 1918.

Face à cette progression fulgurante de l’aviation militaire et le danger qu’elle représente, que faire ? Paris se défend évidemment avec l’installation de batteries de DCA, et avec l’observation d’un couvre-feu destiné à rendre la ville plus difficile à identifier – sans radars, sans vision infrarouge, les aviateurs ne peuvent se fier qu’aux lumières de la ville. Mais en 1917, l’Etat-major français lance un projet de grande envergure destiné à tromper les pilotes allemands : la construction d’un faux Paris à quelques kilomètres de la ville, disposant de répliques de ses gares, de ses principaux monuments et de ses plus grandes voies de communication. C’est cette histoire que raconte Xavier Boissel dans Paris est un leurre.

paris est un leurre - boisselLe faux Paris s’inscrit dans un projet plus vaste encore, qui inclut également une réplique de Saint-Denis et de ses environs – région stratégique en raison des nombreuses usines qu’elle abrite – disposée entre Villepinte et Roissy, et un ensemble de fausses usines qui devait être construit à l’Est, entre Chelles et Torcy. Ces deux ensembles ne seront jamais réalisés faute de temps. Seuls les travaux du faux Paris furent entamés, à proximité de la boucle de la Seine qui relie Maisons-Laffite à Conflans-Sainte-Honorine, choisie pour sa ressemblance avec celle qui traverse Paris : un leurre simulant la Gare de l’Est ainsi que des trains en sortant et y entrant sortit de terre, avant que l’Armistice signe la fin de cette incroyable entreprise.

C’est donc essentiellement d’une chimère que parle Xavier Boissel dans Paris est un leurre : du projet ne restent que d’infimes traces, à peine décelables dans le tissu urbain de la banlieue parisienne. Il faut dire qu’il n’a jamais été question de construire une véritable réplique des monuments : pour leurrer les aviateurs, une version « écrasée » des bâtiments suffit. Ainsi la gare de l’Est se résumait-elle à un ensemble de poutres et d’arcs métalliques recouverts d’une toile transparente, éclairée de l’intérieur, et les trains à un long serpent de béton sur lequel couraient des lumières destinées à simuler la vitesse des convois. Ces objets architecturaux des plus insolites, sans équivalents, furent imaginés par Fernando Jacopozzi, génial électricien qui illumina, après la guerre, la Tour Eiffel et les Grands Magasins.

Face à la ténuité des sources et des vestiges qui permettraient d’avoir une idée plus précise des tenants et des aboutissants de cette vaste ruse militaire, le projet d’écrire un essai historique ne tient pas longtemps. L’essentiel des faits disponibles sur la construction du faux Paris est finalement évacué dès l’introduction de Paris est un leurre, laissant place ensuite à un étonnant essai qui évoque aussi bien l’art de la guerre depuis l’Antiquité que la société du spectacle telle qu’elle fut conceptualisée par Guy Debord.

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Plan général des projets de leurres autour de Paris : en A2, la réplique des usines de Saint-Denis ; en B2, les contours du faux Paris et l’emplacement des répliques de gares ; en C2, les fausses usines implantées dans la région de Chelles.

Paris est un leurre dépasse donc largement le cadre du simple récit historique insolite. Xavier Boissel met cette anecdote en perspective avec l’histoire des ruses militaires – du Cheval de Troie jusqu’aux étonnants chars gonflables ultra-perfectionnés (reproduisant non seulement l’apparence mais aussi la signature thermique des vrais, avec leurs zones chaudes et froides) utilisés pendant la première Guerre du Golfe pour dérouter les avions américains-, avec l’histoire de l’électricité, qui paraît dans les années 1910 être un signe des temps quasi-magique, célébré entre autres par les futuristes, ou encore avec le devenir de Paris, transformé en leurre touristique dans ses quartiers les plus courus, par le biais par exemple de la façadisation, qui consiste à conserver les façades historiques des immeubles tout en reconstruisant intégralement leur intérieur. Citant Eric Hazan, Boissel écrit : « un bâtiment façadisé est au bâtiment d’origine ce qu’est un animal empaillé à sa forme vivante ».

Paris est un leurre devient une réflexion sur la nature-même de la ville, qui se réduit finalement à un réseau de signes. Ainsi dans les films hollywoodiens, l’évocation de Paris se réduit-elle à la présence de la Tour Eiffel, du Sacré-Coeur ou de Notre-Dame en fond, quel que soit le point de vue considéré.  On peut aussi penser au petit Paris de Las Vegas (en en-tête de l’article) ou à celui construit en Chine, qui nous semble relever du plus pur kitsch, d’un tragique mauvais goût qui transforme la ville en Disneyland duplicable à l’infini, mais qui devait être, pour ceux qui auraient choisi d’y habiter, un signe de réussite sociale, symbolisée par ce faux patrimoine européen, alors brandi comme un trophée. En réalité, faute de convaincre les citadins chinois, ce faux Paris est maintenant une ville quasi-déserte… Un leurre supplémentaire, qui brouille encore un peu plus la frontière entre le Vrai et le Faux.

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6 Comments

  1. Je ne sais pas quels chemins t’ont amené sur les traces de ce Paris fictif. Quant à moi, ce sont deux articles (un sur Slate et un autre dans la revue Feuilleton) qui m’en avaient appris l’existence. Même si l’analyse qui est faite dans l’essai est intéressante, j’avais été déçu de ne pas en apprendre plus sur l’objet initial de mon achat que je n’en savais déjà grâce à ces deux articles…
    (si ça t’intéresse, il reste une trace de mon billet dans les archives limbiques du net : http://www.incoldblog.fr/_post/2012/06/18/Leurre-de-Paris.html)

    • Par hasard, ma soeur et moi avions tous les deux acheté cet essai à sa sortie pour l’offrir à la même personne… Et, bon, 4 ans plus tard j’ai récupéré un des deux exemplaires 🙂 Ca fait donc bien longtemps que j’ai eu vent de cette histoire, mais c’était directement par le biais du bouquin, repéré en librairie.
      J’ai lu ton article et je comprends le sentiment d’avoir été trompé (la seconde partie, qui voit Boissel arpenter les sites du faux Paris avec son ami photographe m’ont quelque peu désarçonné ; heureusement la suite, plus philosophique, m’a paru plus intéressante) même si au final je me réjouis d’avoir été trompé de cette manière ! Ce que l’on peut regretter en revanche effectivement, c’est qu’un véritable travail d’historien reste à faire. En l’état, on dirait qu’il n’y a pas plus de sources à interroger – c’est ce que semble sous-entendre Boissel – mais en creusant mieux, on en apprendrait sans doute plus sur le faux Paris…

  2. Comme le livre est à la bibl i(noté!) qu’il possède peu de pages et surtout, pas mal de photos, je peux voir ça car quand même, quel sujet!!!

    • Ca tombe bien qu’il soit dans ta bibli, en plus, car il est épuisé et n’a pas été réimprimé ! Tu verras, le traitement est étonnant mais l’histoire qui sert de point de départ est vraiment passionnante…

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