L’Aménagement du territoire d’Aurélien Bellanger

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Quand on prend le train au départ de la gare d’Austerlitz vers Orléans, on passe le long d’un drôle d’aqueduc désaffecté et couvert de tags, perdu au milieu des champs, long de quelques kilomètres, et qui ne semble avoir ni début ni fin. Cet aqueduc est le vestige de l’Aérotrain, train sur coussin d’air à grande vitesse (jusqu’à 422 km/h lors des tests) qui fut l’objet d’expérimentations dans les années 60, et fut promis à un bel avenir au début des années 70, jusqu’à ce que le projet soit soudain abandonné au profit du TGV que nous connaissons.

Ce projet avorté aux airs rétro-futuristes, porté par Jean Bertin, fait partie des éléments centraux du second roman d’Aurélien Bellanger qui, après s’être intéressé dans le très bon La Théorie de l’information au destin de Xavier Niel de ses débuts dans le Minitel rose à son explosion avec le fournisseur d’accès Free, se penche sur le cas d’entrepreneurs plus traditionnels, qui bâtissent leur empire sur l’aménagement du territoire et luttent les uns contre les autres pour défendre leurs intérêts.

amenagement du territoire - bellanger - couv folioMalgré de légères ressemblances, la démarche de Bellanger par rapport à ce premier roman change quelque peu, puisque la distance prise par rapport au réel augmente. Alors qu’on reconnaissait sans aucun mal les différentes étapes de la carrière de Niel dans le personnage de Pascal Ertanger – même si celui-ci était inspiré de plusieurs personnages réels -, on a plus de mal ici à saisir ce qui relève de la réalité et ce qui appartient à la fantaisie. Si la guerre de l’aérotrain contre le TGV a bel et bien eu lieu, on se pose bien des questions sur d’autres segments de l’intrigue – et on multiplie les recherches Google pour tenter de recoller les morceaux.

Ce mélange des genres se révèle parfois gênant, puisqu’à côté de manoeuvres tout à fait réalistes (sinon réelles) qui voient s’opposer deux ingénieurs et chefs d’entreprises pour un marché public très prisé – celui de l’aménagement d’un réseau ferroviaire et routier efficient reliant Paris à l’ouest de la France, passant par la Mayenne pour aller jusqu’en Bretagne -, Bellanger nous parle d’une société secrète fondée par Roland (celui de la chanson), entre autres élaborations fumeuses qui nous éloignent considérablement du coeur du sujet et distraient largement des enjeux pourtant intéressants qu’il recouvre. On a l’impression d’être coincé dans une sorte d’uchronie indécise, inconfortable, qui ne parvient pas à trancher entre la chronologie réelle (l’histoire des deux familles d’entrepreneurs, leurs relations au pouvoir central qui, in fine, doit choisir entre les différents plans d’aménagement) et les plus folles élucubrations.

Cela est d’autant plus dommage que, comme dans la Théorie de l’information, Bellanger déploie des trésors de pédagogie pour rendre passionnant un sujet qui n’a a priori rien pour enthousiasmer les foules. Car derrière les petites magouilles et les attaques d’homme à homme, ce dont doit décider le grand projet, c’est tout simplement du déplacement de populations entières, mais aussi de la vie ou de la mort de certaines villes, puisque celles qui se retrouveront, grâce au train, au plus près de la capitale, trouveront un nouveau souffle qui leur permettra quasiment d’engloutir leurs voisines moins chanceuses. Il y a quelque chose de grisant à voir se mettre en place de manière extrêmement méthodique ce qui ressemble à un jeu de société à grande échelle. Chacun avance ses pions, et chaque coup peut entraîner la transformation définitive et irrémédiable de tout un territoire. Malheureusement, à trop s’égarer dans des arc narratifs plus ésotériques, Bellanger perd à plusieurs reprises le fil de cette passionnante guerre stratégique, qu’il semble avoir bien du mal à conduire à son terme.

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2 Comments

  1. Je connais bien ce vestige! Ah dommage que Bellanger n’ai pas choisi la non fiction bien racontée (il y avait matière!) comme Laurence Cossé dans La grande arche (je l’ai vraiment adoré , puis prêté à deux personnes qui ont un avis similaire)

    • Ah oui, il doit y avoir pas mal de points communs entre ces deux romans, et si la démarche de Laurence Cossé est plus assurée ça doit vraiment valoir le détour ! Merci pour le conseil 🙂

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